The world is held together by the wind that blows through Gena Rowland’s hair (retour sur le concert parisien de Mark Eitzel)

L’auto-ironie de Mark Eitzel est permanente ; entre douleur et sourire, toujours. Sous l’influence du « class clown » qu’il annonce être (voir plus bas), j’avais été un peu, à mon tour, plein de compassion admiratrice par anticipation envers le concert d’hier soir du magnifique songwriter de San Francisco, dans mon post précédent. Mais nous étions bien une bonne centaine au Divan du monde ; et Mark Eitzel était bien accompagné de « his band » et non d’un seul pianiste — pianiste, donc, et section rythmique (batteur + contrebassiste), tous très bons. Et si le batteur jouait d’une main suite à 5 jours d’hôpital quelques jours plus tôt en pleine tournée, même si Eitzel raconterait après le concert qu’il n’avait jamais vécu un tour aussi cataclysmique (batteur à l’hôpital, Eitzel lui-même malade de la gorge puis du ventre sans avoir le temps de consulter un médecin, accident de voiture, passeport perdu et frais divers), rien n’en paraissait de ce qui se dégageait de la scène, si ce n’est la relative brièveté du concert (« one fucking hour », quand même, et même plus) qui ne révélait en fait que combien, quoique Eitzel puisse lui-même en penser après, il passait avec évidence et légèreté.

Lumineux — et pourtant ce n’est pas forcément la premier mot qui viendrait a priori pour caractériser Eitzel et ses chansons. Aucun changement de nature, cependant : la même humanité, la même compassion dans ces chansons, nouvelles ou anciennes ; dans les inflexions de cette voix. Et les petits intermèdes dans lesquels Eitzel présente le contexte des chansons — généralement « pour qui », suite à quelle rencontre avec un inconnu ou un moins inconnu telle ou telle chanson a été écrite ; à qui elle est adressée ( « […] so I wrote this song for him« ), quel moment de vie elle porte ; et toujours avec une petite distance humoristique, via un air léger d’auto-dérision derrière son micro, qui permet de rendre possible l’émotion de la chanson tout en empêchant toute lourdeur pathétique (Eitzel a ainsi annoncé la dernière chanson — Blue and grey shirt — en blaguant, sur un ton presque tout à fait normal :  « This song i wrote while my mother was at the hospital dying of a cancer »). Mais ce qu’on voit ce soir n’est pas le mouvement tragique de l’homme blessé tentant de se dissimuler derrière les blagues du clown, il y a quelque chose de beaucoup plus simple et léger dans l’articulation de toutes les déchirures et de tout l’amour qui surgissent aux détours des récits et des envolées lyriques des chansons, et de l’entertainer ainsi habité qui chante à pleine voix. Pourtant toujours capable de s’arrêter après un couplet d’une chanson (ballade) pour dire « no, they don’t want to hear that » et en lancer une autre (Bad liquor, rock dur de chez dur).

Car ce soir, Mark Eitzel est chanteur et non guitariste-chanteur — il ne prendra sa guitare, électrique, que pour 3 ou 4 chansons. Et l’expressivité de la voix s’appuie (s’enroule) sur tout le corps — le haut du corps tout du moins : tête, épaules et bras. Il ne danse pas, non : il scande comme on se plie et se déplie le rythme dans lequel se coulent les lancées de sa voix. Que ce soit tout près du micro tenu à la main ou à plus d’un mètre du même micro sur son pied. Alors ce n’était peut-être pas complètement Johnny Mathis (aux pieds duquel, il y a 25 ans, il portait ses chansons et qui lui répondait « You are on the right track / But you’re a lamb searching for the knife / A real showman knows how to disappear in the silk/spotlight » cf Johnny Mathis’ feet), quand même, mais oui, il n’avait pas disparu dans la soie mais il avait quelque chose d’un real showman, allant de (petit) club en (petit) club, avec ce groupe et le piano portant les mélodies pour le laisser se consacrer à déployer le seul chant, soit en ballades slow ou mid-tempo, soit dans quelques chansons portées à un solide rythme rapide qui pourra même inciter à danser — on aura ainsi eu droit à une version lente de The Dead Part Of You tout comme à une version endiablée de Patriot’s Heart (! essayez donc d’imaginer à partir des versions originales). Et, entre autres (dont des chansons du nouvel album), à une très belle version de What holds the world together (« The world is held together by the wind that blows through Gena Rowland’s hair », donc, si vous cherchiez depuis des années la réponse à cette question).

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