Florence Peterson #1

Florence Peterson (lisant ; Paul Burty Haviland, 1909 ?)

Paul Burty-Haviland, Florence Peterson allongée feuilletant un album, 1909-1910

Je ne me souviens plus très bien de la première fois que j’ai rencontré Florence Peterson.

Je ne me souviens même pas si elle était bleue, comme souvent, en cyanotype, vêtue d’une robe blanche ou d’un kimono ornée de motifs floraux, ou bien nue en noir et blanc sur fond de bosquet ; si son regard était baissé dans l’attention comme retirée d’une activité alentie pour la pose (regarder une photo sur un livre, nourrir un poisson rouge…), ou bien porté vers le lointain, comme surprise dans une attente teintée de quelque chose comme un désarroi ou une question, ou encore fixé droit, un peu hautain, vers l’objectif (mais cette image-là — peut-être la plus connue — je ne l’aime pas trop, ce ne devait pas être celle-là).

Ce devait être dans trois pages d’une revue de photo, à l’occasion d’une micro-exposition il y a quelques années de cela ; revue réouverte, reconnue mais finalement abandonnée lors d’un déménagement, il y a moins d’années de cela. Puis je l’ai retrouvée, il y a encore moins, dans un livre trouvé au fond d’une librairie de province — la province d’origine de l’auteur de ces photographies, disparu et par petites touches redécouvert, celui qui a posé et fixé le regard par lequel elle existe désormais à travers ces photos new-yorkaises : Paul Burty-Haviland — ; puis de là recherchée et retrouvée à nouveau, d’occasion en occasion. Comme un petit jeu anodin qui s’ouvrait, d’autant plus prenant qu’il était anodin.

Car quelque chose de particulier retient dans ces images de Florence Peterson, dans le regard que posait sur elle à travers l’objectif Burty-Haviland. Quelque chose se retournant à intervalles réguliers. Quelque chose d’une intimité — je me souviens que m’étaient très vite venus en tête des mots comme « quelle façon touchante de prendre en photo sa copine » : ce qui faisait bizarre pour des photos de 1908-1909, et pour des images si mises en scène ; pour ces photos-scénettes dont les quelques légendes ou commentaires existants ne cessaient de mettre en avant parfois la composition symboliste/symbolique, et en tout cas picturale : « pictorialisme », dit-on pour caractériser et identifier ces photos, leur donner une place, une valeur et une existence dans l’Histoire de l’art (dans laquelle Paul Burty-Haviland, après en avoir été longtemps exclu, est depuis quelques temps, via ces quelques années new-yorkaises passées au contact de Stieglitz et de Clarence H. White, réintégré comme un pionnier secondaire, mineur). (Et la photo ici reproduite est une des plus relâchées, comme saisie sur le vif — mais en 1909, « saisi sur le vif » en photo, cela n’existe pas —, le flou et les pages tournées venant faire à proprement parler bouger le motif et le dispositif classique de la « jeune fille lisant ».)

Et le double jeu du regard de Burty-Haviland devenait en même temps double jeu de la nature même de Florence Peterson ; deux romans différents s’ouvraient alors (peut-être, sans doute, cumulables en un seul, avec épisodes et péripéties, mais en premier lieu tellement plus intriguants comme deux chemins divergents qui s’offraient ; deux hypothèses inverses, avec au milieu tout le champ des croisements possibles) :

– d’un côté, celui du regard amoureux, ouvert par ce que semblait offrir d’intime, de pudiquement impudique, ce regard porté sur une jeune fille dont le nom (associé comme titre à la plupart des photographies la représentant) était alors celui d’un être intensément investi de l’expérience d’une proximité et d’une distance bien particulières  ;

– de l’autre, l’ensemble des photos ramené à quelques séries de prises de vue (série poses en kimono, série nus devant les arbres, série nus en intérieur), à quelques séances de poses chacune singulièrement mise en scène (cadre japonisant, cadre naturel, …), et mis en perspective avec d’autres figures de l’œuvre de Burty-Haviland et de ses contemporains, ce nom devenait un nom parmi d’autres noms : celui d’un modèle, parmi d’autres (même si, parmi les photos de Burty-Haviland, un modèle récurrent, privilégié). (Miss) Florence Peterson comme (Miss) Gladys Granger, par exemple — celle-là même, se pourrait-il, dont elle regarde un peu négligemment la photo dans le livre qu’elle feuillette ici. Un simple modèle, c’est-à-dire quelqu’un qui acceptait (à quelles conditions, dans quel cadre ?) de poser — et éventuellement nue, ce qui n’est bien sûr pas le cas de tout le monde vers 1910 —, pour être le sujet (c’est-à-dire l’objet) du regard et de la composition d’un peintre ou un photographe ; pas tout un chacun, mais avec quelle histoire derrière, alors ? quel type de personne, de/dans quel milieu particulier, et prise dans quelle vie ou quelle aspiration de vie ? Par exemple une actrice : c’est ainsi le cas de Gladys Granger, pour Burty-Haviland et pour Clarence H. White ; et c’est ou ce sera le cas de Florence Peterson (sans doute alors aspirante actrice, même), deux petits rôles sur la scène de Broadway (bien plus tard, en 1924) étant les seules traces que l’on peut retrouver d’elle après les deux années de jeunesse saisies par ces photos.

Car bien sûr, impossible de suivre, après ces séries de photos de 1908-1910, ce qu’est devenue Florence Peterson. C’est le propre de la photographie : il reste des images, singulières, avec ce que l’on peut supposer de vie derrière ce regard (ces regards : celui du photographe, celui de la photographiée), un nom comme légende, c’était il y a un siècle, et puis…

(Et peut-être, d’ailleurs, aurait-ce été un autre nom, peut-être n’aurait-il pas allié un nom et un prénom aux connotations si légèrement différentes, et ses sonorités n’auraient-elles pas eu en elles quelque chose de l’étrangeté d’un « Melody Nelson » ou autre, n’aurait-il retenu ainsi autant mon attention… Mais cela est encore autre chose…)

En tout cas, je me suis pris à revenir à cette image derrière ces images, et au regard qui les avait fait naître et les habitait.

En tout cas, je me suis dit que, puisque je l’avais ainsi rencontrée par hasard, j’allais entreprendre de la suivre quelques temps, aussi peu de traces (sans doute même seules ces quelques photos, sans doute même ne subsistant donc qu’à travers le regard de Paul Burty-Haviland dans son exil bienheureux, et destiné à ne durer que quelques années, à New York) qu’elle ait laissé.

Même si je ne me souviens plus très bien de la première fois que j’ai rencontré Florence Peterson.

 

Mise à jour (juillet ’13) : lien vers « Florence Peterson #2« 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s