Dernier train pour Wladyslaw Znorko

Tandis que Jérôme Savary décédé prenait quelques pages voire couvertures dans les journaux de ces derniers jours, au fil d’hommages nécrologiques pour certains un peu contorsionnés, pour d’autres qui auraient pu l’être un peu plus (« The show must go on » est-il vraiment une formule mana justifiant tout, y compris de pisser théâtralement et symboliquement, avec un regard goguenard, sur des intermittents qui protestent ? Cigare, paillettes et grande gueule sont-ils forcément synonymes de générosité ? Dégainer un chèque force-t-il forcément le respect ? Est-ce moi qui suis bizarre si des images de Francis Huster ou de Cyrano de Bergerac me laissent de marbre ? Comment ce qui apparaissait comme une subversion des moeurs des années 70 a-t-il pu donner la vanité des paillettes à vide et hautaines des années 80, n’est-ce pas une question qui ne mérite pas d’être jetée aux orties ? Etc. Enfin, là n’est pas le sujet, juste une coïncidence), le moins glam, plus brinquebalant et moins célèbre Wladyslaw Znorko voyait son cœur le lâcher à 55 ans.

Fils d’un père polonais (était-ce son père ou son grand-père, ou tout autre quelqu’un dont la vie inspirait le bel Alpenstock que Znorko avait créé à la fin des années 90 ? — je ne me souviens plus), né à Roubaix, parti du théâtre de rue, marqué à jamais par la Pologne telle qu’elle avait dû lui revenir d’une manière ou d’une autre à travers les spectacles de Kantor (influence manifeste), installé à Lyon dans les années 80-90, puis à Marseille dans les années 2000 : cosmopolite, et ce n’était pas pour rien que sa compagnie portait le nom de Cosmos Kolej. Du voyage, plus ou moins immobile, mais brinquebalant, des voyages dans des « bouts du monde » de toutes sortes, il y en avait dans ses spectacles : une roue de vélo comme emblème de compagnie, des trains très souvent, cahotant et crachant de la fumée (souvenirs d’images de Chvéïk au terminus du monde, en 1993) ; des spectacles comme des voyages dans des pays étrangers, que leur étrangeté soit celle du réel ou (surtout) celle de l’imaginaire, et les êtres ou les petites communautés prises dans ces mondes, quelques petits assemblages de bois comme des îles et quelques machineries de bric-et-de-broc sur la scène : avec la Pologne de Bruno Schultz comme univers forcément correspondant (Le Traité des mannequins, 1997 ; Les Boutiques de cannelle, 2005) ; mais aussi ces îles au bout de l’Irlande et donc au bout du monde, les îles Blasket (évacuées de force dans les années 50 par les Anglais, ses habitants expulsés de chez eux et ramenés sur le « continent »), à partir de l’histoire et de l’expérience desquelles il avait créé le spectacle Ulysse à l’envers (1994 ; « Un almanach des naufrages », disait le sous-titre du livre-matériau) (il me semble même qu’il a habité un certain temps une maison du côté de cet extrême-Ouest irlandais, en vue ou presque de ces îles) ; où l’étrange, excentrique, délirante mais aussi mélancolique petite communauté qui peuple le roman des Saisons de Maurice Pons (2002 ; c’est le dernier spectacle de lui que j’avais vu, il y a une dizaine d’années). Que le Cosmos Kolej se soit posé, à Marseille, en un lieu nommé « La Gare franche », cela racontait beaucoup…

Voici la biographie que ce nomade forain s’était écrite :

 » Né comme tout le monde à l’Hôpital de la Fraternité de Roubaix au printemps (il est arrivé mille quatre cent trente quatrième sur le registre de la ville de l’année 58, score dont il n’est pas mécontent), Wladyslaw Znorko se met à inventer très tôt des histoires influencées par la vision d’un spectacle de Noël au Cercle Nabuchodonosor (ancien club de Boxe).

Photographie : David Anémian

A la maternelle, son rôle du sanglier dans Sylvain et Sylvette  titille sa timidité et dévoile la source du théâtre.Son papa, polonais de la région de Vilnius, soldat de l’armée du Général Wladyslaw Anders, gardien du piano de Chopin et voyageur malgré lui, lui en raconte de belles en montrant ses photos de jeunesse maculées de neige des steppes et d’errances jusqu’aux déserts d’Egypte.Son sens de la géographie en sera définitivement scellé.Enfant, il pratique aussi l’observation et la comptabilité des wagons sur la voie ferrée voisine. Les trains postaux jaunes et les directs pour la capitale ont sa préférence. Du talus derrière la fabrique Cornu à Croix-Wasquehal (50°40′ N / 3°09′ E), les rails fatigués le transportent à la découverte de l’univers (Cosmos Kolej) et l’usine à rêves produit ses premières curiosités.Il investit la rue et détourne l’ordinaire des lieux en y installant l’insolite ; figé des heures durant, il peut jouer aux échecs avec un coq empaillé au pied d’un cadavre et sous un graffiti « il ne se passe rien » ou bien s’immiscer dans la vitrine d’une librairie et même dans un sac postal accroché à une boite aux lettres.En 1981,  une panne de carburant l’arrête entre Saône et Rhône ; il y fonde le Cosmos Kolej. Des petits vélos fleurissent sur les murs de la ville. On les retrouvera plus tard dans les livres d’art sur Lyon. Parmi ses objets-fétiches, roues de bicyclettes un peu faussées, ampoules de récupération, robes de baptême ou de communion un peu fanées, il échafaude des performances perpétrées dans les gares et autres lieux d’errance urbaine.Depuis, ses songes ont demandé l’asile des théâtres. Ses rêveries l’ont peu à peu déporté de l’est vers l’ouest. Pendant 7 ans, il vit en Irlande, à Dunquin, village le plus à l’ouest de notre continent. Pour reformer ses valises, il s’installe à Saint-Antoine au lieu dit la Gare Franche.Ce voyageur pantouflard pratique aussi l’Opéra, aime la musique sur scène et continue de faire du théâtre croyant faire de la peinture. Personne n’ose le contredire.Il meurt en 2058. « 

Petite erreur de date, certes…

Et voici le petit texte que ses compagnons de « cosmonautes » ont écrit pour son départ :

 » Znorko a quitté son navire ce mardi 5 mars 2013

Ce matin, avant le point du jour, dans la Gare Franche apaisée, Kino a aboyé… 

Le silence s’est suspendu dans la maison qui penche. 

Le visage paisible et doux, Wladyslaw Znorko, se tient là, assoupi. 

De la fenêtre du grenier, on voit le poulailler grand ouvert… 

Coq et oies se pavanent dans les jardins. 

Aujourd’hui, le ciel s’est fait gris et le mistral, tempête. 

Les Cosmonautes ont la mine sombre, leur capitaine les a quittés… 

Sans doute pour quelque tunnel labyrinthique, là-bas du côté du Rove… 

A moins que, tout occupé d’un Spoutnik, 

Il ne soit resté cette nuit à l’heure des étoiles.

Les Cosmonautes et tous leurs amis Cosmos Kolej – La Gare Franche, Marseille, Mardi 5 mars 2013.  »

Pour plus… :

http://www.cosmoskolej.org/

Une galerie de photos de spectacles de Znorko par David Anemian est accessible par ce lien que voici :

http://anemian-photo.jimdo.com/portfolio/le-cosmos-kolej/

Et une photo d’Alpenstock, par Nicolas Treatt, par le lien ci-joint :

PS/pensée : il avait plusieurs années accompagné Znorko, puis l’aventure d’autres compagnies (administrateur, chargé de diffusion) ; et, lui aussi, il y a quelques semaines, il avait été lâché par ce qu’il avait fait beaucoup carburer — le cœur, donc : Philippe Puigserver n’aura pas attendu longtemps avant d’être rejoint par Znorko…

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