Florence Peterson #2

1.

Florence Peterson - chignon

Elle n’a pas l’air à l’aise avec ce chignon. La masse de chevelure ramenée en un bloc lui donne une stature ; raccord avec la robe, elle pose la figure, donne un genre et une recevabilité à l’image : ceci est un portrait, un portrait de dame, dans toute sa dignité, sa notabilité. Le bracelet qui luit sur la peau du bras, et l’autre bras avec les deux bagues au bout des doigts, feraient percer autre chose, mais qu’ils rejoueront ou ont déjà joué dans d’autres photos, plus intimes — des nus ; mais ici ce voudrait être bien autre chose, dans l’ensemble assorti de la tenue, du bras du fauteuil et du fond. Ce voudrait, ce devrait, et la sensualité ne serait que cachée dans une photo montrable, une photo coiffée.

(Car Florence Peterson a de longs cheveux, que le flou quand elle feuillette un album peut cependant atténuer, que l’on peut cacher en les rejetant dans le dos, ou que l’on tressera en une natte inachevée lorsqu’il s’agira de saisir des poses plus naturelles. De longs cheveux, comme les jeunes filles sirènes de l’époque en ont forcément, pour couler sur de longues chemises blanches ou le long de corps eux aussi blancs.)

Là, robe noire et cheveux ramenés en une masse ordonnée : Miss(is) Peterson ; que le regard plus encore que la pose (mais la pose, déjà, comme s’il fallait artificiellement soutenir cette coiffure de dame) vient contredire. Elle n’est pas à l’aise avec ce chignon : alors le regard ne sait quelle distance jouer, entre l’expression que cela ne peut, tout du moins pas encore, être elle, et la petite hauteur qu’il faut exprimer pour être conforme à ce portrait qui est ainsi (désespérément ? innocemment ? inconsciemment ?) mis en scène — ce petit air hautain de la « dame ». Et il se résout en une troisième expression de distance : j’y suis et je n’y suis pas, je suis picturale (photographiable) parce que l’image dans laquelle cette photo devrait m’enfermer — Miss/Missis Peterson, assise, au bracelet doré — ne saisit pas ce par quoi j’échapperai toujours, et en réponse (pour cacher que c’est par pure et simple impossibilité) mon regard de gêne sera à l’exact milieu entre l’expression de mon malaise et une touche résolue d’interrogation qui, tant que je fixe l’objectif, aura ce léger et triste dédain qui se retournera en autre chose.

Non, le cadre de cette image n’est pas fait pour moi, pense-elle à ce moment, je ne peux pas être cette dame, ce n’est pas moi, il est bien trop tôt ; non, ce n’est pas elle, pense Burty-Haviland exposant la photo et en se disant que, parce que ce n’est pas elle, ce sera donc elle qui apparaîtra sur la plaque, par contraste au fond de toute cette image contrainte.

Peut-être le tournant XIXe-XXe siècle avait-il eu ce modèle de beauté : celui de l’être qui exprime frontalement en un regard ou en un geste qu’il n’est pas là où on le voit, dont le regard porte ailleurs que l’image alors même qu’il fixe l’objectif ou le peintre — je suis là parce que j’assume que je devrais être n’importe où ailleurs que (« anywhere out of ») là.

2.

Elle n’est pas cette dame, se dit Paul Burty-Haviland en exposant la plaque. Je le sais, et son regard me le rappelle. Souvenirs (souvenirs réels, ou souvenirs par anticipation, des images futures un instant dans la mémoire) de bocal à poisson rouge.

florence peterson poisson rouge (cyanotype)

Nourrissant le poisson rouge : la scène ne lui donne pas d’âge, les cheveux sont rejetés derrière le dos, le bracelet et les bagues sont bien là mais se laissent oublier, pris qu’ils sont dans la scène et neutralisés par la robe de vestale antique, le regard est doublement baissé — baissé derrière les paupières, baissé vers la boule de verre remplie d’eau. Elle a mûri, bien plus qu’avec un chignon et une stricte robe noire, toute ramenée à la précision du geste de la main droite comme celui de la main gauche au bord de l’épaule… Aucune dénégation au sein de cette image,  la précision de la scène abolit le temps ; celle-ci serait bien une photographie qui fige, où tout s’immobilise en une suspension picturale, méticuleuse. Florence Peterson est une jeune femme, la jeune femme, simple et hors du temps comme la circonférence d’une sphère remplie d’eau.

Et pourtant, comme en filigrane de cette image — une des plus célèbres images de Florence Peterson, sereine et attentive scène suspendue —, il en existe une autre qui la décale ou la déborde (prise juste avant ? ou juste après ?), où le regard n’est plus baissé mais regarde l’objectif, où les cheveux sont toujours rejetés derrière le dos mais vus de profil, où une interrogation traverse le regard (toujours sous couvert de fixer droit, voulant s’afficher sans gêne, l’objectif) en effleurant le même bocal à poisson rouge ; où la scène apparaît tout autre :

fl peterson - poisson rouge n°2

Et il y a dans cette photo toute l’impossibilité du chignon de tout à l’heure. Et peut-être aussi le risque de l’impossibilité de la sérénité atemporelle de la vestale au bocal à poisson rouge — dans le regard pourtant apparemment assuré qui se tourne vers l’autre regard, celui qui se trouve derrière l’objectif, dans le mouvement de la main posé sur la courbe du verre, voire sous de légères touches de rouge affleurant sous les joues.

3.

Paul Burty-Haviland repense le temps d’un instant à ce qu’il avait réalisé devant certains tableaux de la Renaissance — des annonciations, des nativités : quand il s’était rendu compte que ces vierges (et aussi ces anges) sur les tableaux du cinquecento n’avaient, lorsqu’on les voyait vraiment, que, disons, seize ans ; que toute mise en scène d’une atemporalité de l’image ne pouvait que céder devant ce qui perçait au détour d’un regard et d’un mouvement du corps — ici, du corps et du visage d’une jeune fille de 17 ans.

Cette jeunesse, ce mouvement de léger retrait au sein même de l’image, c’est ce que ce regard lui renvoyait contre toute tentative de constitution d’une scène ; ce qui était destiné à se dissoudre au sein du cadre pour que la photo prenne la valeur d’un tableau, mais dont l’apprenti-photographe, tout en ne sachant qu’en faire, savait qu’il ne devait, ne saurait ni ne voulait pourtant le défaire ; ce qui tout en faisant le mouvement de se glisser dans la pose s’inquiétait de ne pas s’y fondre et murmurait « pas encore, voyons, pas encore ».

(dans celle-ci comme dans d’autres : que ce soit en semblant déjouer, tout en la prenant sous les airs les plus naturels, le fait même de prendre la pose ; ou au contraire en la prenant de manière forcée : )

fl peterson assise jeuneflorence peterson cheveux long regard

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Une réflexion au sujet de « Florence Peterson #2 »

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