(Belles) lettres mortes : Théo, ou le temps neuf

 » Parce que le feu s’éteint, regarde, à quoi penses-tu. L’enfant relève le nez de son livre, il dit j’ai pas vu j’y vais.

N’y avait-il pas un enfant ici ou là.

Vite le récrire. Le récrire. Sa petite musique suivra le trajet de la plume.

Il sort de la pièce, il va à la grange et en rapporte deux buchettes qu’il place sur la braise.

Le vieux se rassoupit dans son fauteuil et l’enfant retourne à son livre.

 

La scène serait très ancienne. Revenue ici, soudain présente.

Combler un vide inexplicable. Le maître et l’enfant pour mémoire « 

*

            « Mais tu m’as dit c’est des belles histoires.

            Je t’ai dit de les lire toi-même. Pour moi maintenant elles se confondent toutes avec celle de la lettre perdue.

            Pourquoi perdue ?

            On ne sait pas. Elle a été écrite un jour ou même plusieurs jours ou même des années, toujours la même lettre à quelqu’un qui ne voulait pas la lire et qui la laissait traîner et qui l’oubliait ou qui la jetait peut-être à la poubelle, à moins que la poste ne l’ait pas transmise, elle était restée au fond d’un sac et puis elle aurait rejoint pour finir toutes les autres lettre jamais lues dans une endroit que personne ne connaît, un trou, peut-être un cimetière et on les appelle lettre mortes.

            Alors oui j’aime mieux les Tintin.

            Ou peut-être ceux qui les ont écrites ne les ont jamais postées, elles sont restées dans le creux de leur cœur, ça revient au même. »

Robert Pinget, Théo ou le temps neuf, Minuit, 1991

*

THEO OU LE TEMPS NEUF

de Robert Pinget, mise en scène Jean Boillot

dramaturgie Christophe Triau ; scénographie et costume Laurence Villerot ; lumières Ivan Mathis ; sonographie Sébastien Naves ; maquillage Cécile Kretschmar

avec : Philippe Lardaud

Théâtre de Sartrouville et des Yvelines – CDN  
> 22 mai à 21h, 23 et 24 mai à 19h30

http://www.theatre-sartrouville.com/cdn/spectacles/theo-ou-le-temps-neuf

« A l’automne de sa vie, un vieil écrivain (le ‘maître’) s’enferme dans sa chambre pour écrire son grand livre : celui qui fixerait à jamais la beauté des souvenirs et les ferait échapper à la dégradation du temps qui passe.  Auprès de lui son petit-neveu de sept ans, Théo, est en vacances : ensemble, ils dialoguent de la vie, de l’amitié, de la poésie. » (présentation du spectacle)

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(photos : c. A. Péquin)

*

Les romans de Pinget sont des labyrinthes : le réel, le fictif, le souvenir, l’imaginaire, le conscient, l’inconscient, la semi-rêverie s’y confondent pour former, dans une écriture musicale, ciselée et partitionnée comme une fugue de Bach, un univers autonome et en ré-élaboration permanente où la simplicité concrète du quotidien se confondrait avec les souvenirs et des archétypes de l’imaginaire collectif, où le mouvement de la poésie et de l’imaginaire se déploie au fil de celui de l’écriture. Avec Théo ou le temps neuf, son dernier texte narratif, l’interrogation de l’écriture y est à la fois plus angoissée et plus apaisée : la quête de l’œuvre — ou de la phrase, ou du mot — qui ferait tout revivre ne peut mener que vers l’acceptation de la vie et du non-savoir, de la non-maîtrise.

Dans une scénographie fonctionnant comme une boîte à lumière et à sons, dont la perspective faussée permet le glissement vers l’intériorité, la mémoire, le rêve ou le cauchemar et l’inconscient, Philippe Lardaud réussit la prouesse de nous faire voyager dans cet univers : d’être narrateur et de nous faire basculer dans la fiction de l’univers créé au fil de l’imaginaire de l’écriture ; d’être dans une simplicité narrative, au plus près du public, tout en nous entraînant dans le lointain de l’univers intérieur du vieil écrivain que la voix de l’enfant ramène toujours à la simplicité humaine de ses gouffres. On y circule comme dans une mémoire traversée d’inconscient : on s’y perd peut-être parfois, mais peu importe puisqu’on raccroche comme dans le labyrinthe musical et en mouvement permanent d’une scène mentale où l’angoisse labyrinthique est sans cesse ramenée, par la voix imaginée de l’enfant (et de deux domestiques), à l’essentiel de l’amitié, de l’écriture, de la vie dans sa plus simple expression. On y navigue, porté par l’humanité — entre   simplicité narrative et basculement dans les gouffres de l’imaginaire et du champ complexe de la mémoire d’un vieil écrivain-fictionneur dans ses derniers moments — que distille l’acteur Philippe Lardaud.

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