La jetée

Jetée 1 (Coup fantôme)

Jetée 4 (Coup fantôme)

( La jetée, c’était un peu comme la tombée. Un peu avant, ou un peu après, je ne sais plus.

Aller la voir ; souvent, lui dire au revoir.

Marcher sur le béton rongé, usé. S’avancer, déboucher, le poteau qui se dressait à son bout, légèrement et bizarrement décalé ; jusqu’à cet escalier et sa rampe qui s’enfonçaient dans l’eau (et, à marée basse, ne s’enfonçaient que dans le sable).

L’amarre était rouillée. Là pour amarrer quoi ? Je ne l’avais jamais vu servir. Amarre à vide, amarre de rien. Juste là, l’orangé de son attente — ou de son souvenir — avait déteint tout autour d’elle.

L’année suivante, la jetée avait été refaite, le sol lissé ; les escaliers avaient disparu, ils ne descendaient plus vers l’eau verte ; elle débouchait sur un à-pic que plus rien ne léchait. )

« Je suis resté disponible » (Robert Walser, « Le solitaire »)

Citation

Robert Walser

Le solitaire

(On ne sait s’il est assis ou debout) 

Le solitaire : Quelque part s’étendent des lacs, je vois leur miroitement. Dans les allées de la solitude tranquille, les feuilles chuchotent. Des tableaux, des poèmes, que j’ai vus et lus, revivent dans l’instant. Dans le silence, je joue le grand seigneur. Savoir si, d’aventure, j’aimerais être parmi des gens ? Pourquoi pas ? Mais je trouve que la fréquentation des hommes vous empêche de penser. Les distractions sont importunes. Le charme de la parole se perd aisément dans la parlote. Certes, j’ai bien envie de parler à quelqu’un. Comme on est ingrat ! C’est seulement quand on désire quelque chose qu’on voudrait bien dire merci. Ce qu’on a, on le méprise. Splendide est la liberté intellectuelle du solitaire, ses pensées créent instantanément des formes et des personnages ; pour qui pense, il n’y a pas de distances. Les échelles d’âge sont dépassées. Les frontières morales, c’est lui qui les trace, et il parle avec les vivants et les morts. Ceux qui me manquent, je leur manque aussi ; ils ont appris comme j’avais de l’entrain. Je n’ai peur ni du vacarme ni du silence. Seules les craintes sont à craindre. Au lieu d’aller vingt fois au concert, j’y vais une fois, et ce que j’ai entendu retentit alors puissamment pour moi à travers les vastes salles du souvenir. Le juste poids des mots, la mesure de leur effet, le discoureur les désapprend plutôt que le taciturne. Des ruisseaux au pétillement d’argent glissent en filets ravissants le long de la paroi rocheuse de l’imagination calme. J’apprécie plus la vie imaginaire que la vie réelle. Qui songerait à m’en blâmer ? Jeune, déjà je rêvais volontiers ; j’ai grandi et, en même temps, je suis devenu plus petit. L’existence monte et descend comme une ligne de collines, et demeure significative. Les lieux où l’on tient des discours significatifs ne sont pas ceux où la vie est la plus impressionnante. Les débats restreignent leur objet, absorbent peu à peu les sources. La conversation fatigue. Le solitaire est revigoré par le passé et le présent tout aussi bien. Si je voulais pleurer, comme cela ferait mauvais effet en société ! Ici, je le peux à ma guise. Il a fallu que je vienne ici pour apprendre comme les larmes sont belles, comme il est beau de se dissoudre en sentiment. Où m’est-il permis, ailleurs qu’ici, de déplorer la fierté, de descendre avec l’orgueil, comme le long d’un escalier, vers les bas-fonds du regret, d’être contrit envers mon amie, de me baigner dans d’implorantes humiliations ? Qui dit être aussi faible que le solitaire, et à qui ce courage donne-t-il autant de force ? L’irritation provient toujours de l’obligation  de dissimuler, qui pour moi n’a plus lieu d’être. Laissez-moi donc ainsi ! Certes, je prive de mon savoir, de ma gaieté innée, de mon énergie et de mon art d’arranger et d’aplanir, les gens ligotés de mille manières par leur activité. Mais peut-être que d’autres déjà font suffisamment de bien, celui qui a confiance trouve toujours des excuses. Il faut aussi qu’il y ait quelqu’un qui soit négligent et qui croie joyeusement que cela ne fait pas de mal. Il est tout entouré du murmure de rajeunissements qui n’en finissent pas. Il entend le chant du fleuve originel à travers les heures de silence. S’efforçant de revenir vers moi, il s’amplifie. Il ne fuit pas les hommes. Comme j’aimerais me voir sympathique, comme je souhaiterais être intégré à leur cercle. Pourtant, je crois avoir fait ce que je pouvais pour ne pas me gaspiller. Je suis resté disponible.

Robert Walser, « Le solitaire », in La Rose (1925), trad. B. Lortholary, Gallimard, « L’Imaginaire »

(découvert grâce à Matthieu M. — merci MM)

« Comme on regarde un lac se vider disparaître / Et n’être plus même un lac mais un tout autre paysage » (Mendelson)

Bon, c’est sûr, ce post n’ouvre pas sur de la franche rigolade… On y parle quand même d’un triple album dont le premier titre s’appelle « La force quotidienne du mal » et le dernier « Je serais absent »… Long voyage (3 CDs, 3 heures, dont un morceau de 55′ comme unique plage du 2e disque) dans des territoires sombres ; longue plongée, plutôt, que celle que propose le nouvel album, éponyme, de Mendelson ; long regard en face à face avec un miroir peu complaisant — plongée dans les recoins les moins glorifiants de soi-même, de l’ennui, des regrets, du sentiment d’inexister, de ses propres parts sombres, du temps passé et des occasions manquées… ; mais comme toute traversée de ce type, elle s’avère au final tout autant, dans sa radicalité textuelle comme musicale, cathartique que purement dépressive.

Beaucoup ayant déjà été écrit ici ou là sur cet album, on renverra par exemple à l’article de popnews (on trouvera aussi sur le même site un entretien en 2 parties avec Pascal Bouaziz — l’auteur et le principal compositeur, avec Pierre-Yves Louis, de Mendelson), ou à la présentation de l’album sur le site du label « Ici d’ailleurs » qui l’édite, où vous pourrez le télécharger ou l’acheter matériellement; et on se contentera de deux portes d’entrées :

– l’une, si vous avez une heure devant vous pour écouter s’écouler « Les Heures » (l’unique titre du 2nd CD) :

– l’autre, plus courte et plus violente (?), d’une dizaine de minute (durée « normale  » d’un morceau de ce triple album) pour raconter « Une seconde vie » :

MENDELSON, Mendelson, 2013

CD1 : La force quotidienne du mal – D’un coup – Une seconde vie – Avant la fin – Il n’y a pas d’autre rêve / CD2 : Les heures / CD3 : Ville nouvelle – Une autre histoire – Le jour où – L’échelle sociale – Je serais absent

http://www.mendelson.fr

Of all the things we’ve made…

Orchestral Manœuvres in the Dark, « Of All the Things We’ve Made », Dazzle Ships (1983)

 

(On ne peut plus simple et minimal… Il faudra un jour revenir sur cet album singulier, Dazzle Ships, qu’OMD, avant d’être le groupe de synthé-pop sirupeuse de la fin des années 80 que l’on peut connaître, a publié en 1983, où l’expérimentation technologique — du début des années 80 — essayait d’intégrer et de nourrir la musique pop/rock avec une radicalité simple qui ouvrait de multiples portes — vers l’indus, la répétitivité techno, etc. Imaginez : un album commençant par un morceau intitulé « Radio Prague » alternant jingle fanfaré et communiqué officiel tchèque et bout d’horloge parlante, des titres comme « ABC auto-industry », « Radio Waves » ou « The Romance of the Telescope », ou un premier single — avant « Telegraph » — qui s’intitulait « Genetic Engeneering » et mélangeait guitares et machine à écrire automatique… On met juste le morceau titre, « Dazzle Ships », en bonus — car coup fantôme est adepte des bonus —, on y reviendra peut-être un jour :

)

Unfamiliar (Justice pour Ride)

Nouveau débat au sein du collectif — c’est bizarre, après Suede, c’est toujours pour la musique que ça arrive… : « En mentionnant le « (catastrophique) troisième album » du groupe dans le post « Une bonne question…« , ne laisserions-nous pas entendre à notre public que Ride doit être associé à cet adjectif de « catastrophique » ? — Mais voyons, c’est la vérité, il est catastrophique cet album, et le quatrième et dernier aussi, de toute façon, à partir du moment où ils se sont pris pour un groupe des 70’s et qu’Andy Bell, un mec qui finira bassiste d’Oasis, a pris le pouvoir, contre le beau et gentil Mark Gardener, c’était logique… Bon c’est pas juste pour une note en dessous du post d’une vidéo de The Creation… — Mais si, on risque de fausser le jugement de nos lecteurs, c’est une question de responsabilité éthique et politique fondamentale ! — Oh, oh, du calme ! — Ride, c’est quand même aussi autre chose que ça : tu te souviens quand les premiers singles sont sortis, et puis Nowhere, … — Oh, tu sais, moi j’étais pas né ! — … Laisse-moi finir, c’est mon tour de parole ! (…) Oui, bon, déjà pas besoin de vote, ils ont fait une merveille, on est tous d’accord, et en plus c’est bizarre c’est pas la plus connue, c’est injuste, c’est la chanson titre du EP.. — Attention, c’est la première du EP, mais le EP s’appelait pas du nom du la chanson, il s’appelait Today Forever… — Oui, c’est pas grave, je disais… entre le 1er et le 2eme album, c’est Unfamiliar — OK, on la poste, unanimité » :

Ride, Unfamiliar (EP Today forever, 1991)

 

« Bon, voilà, la justice est rétablie. Nous avons fait notre devoir. — Mais puisqu’on fait des bonus, pourquoi on fait pas de bonus, là ? — Tu penses à quelque chose de précis, il y a quelque chose derrière ton discours objectif, là, sois franc, ne cherche pas à manipuler le collectif ! — Ben, Ride, c’était aussi le fleuron de la noisy pop du début des années 90, quand même… — Ben moi, tu sais, j’étais pas né — Laisse-moi finir, c’est mon tour de parole ! — Menteur, on a même pas fait de tours de parole là ! — Oui mais bon, enfin, ils ont quand même fait trois-quatre singles noisy et deux premiers albums qu’on a reçus en pleine gueule… — Enfin, le deuxième quand on y repense, il y a des pépites — Oui, on pense à la même, je crois… — … sans doute, mais en tant qu’album il n’est pas globalement génial, avec vingt ans de recul — OK, c’est vrai, mais quand même… — Bon qu’est-ce qu’on fait, on vote ? — Attends, on sait même pas encore sur quoi voter. — Bon proposition 1, on met un lien vers l’album Nowhere, le premier, comme ça si notre public veut aller voir, sans qu’on le leur impose de manière fasciste, hein… — Oui, c’est fait, c’est en bleu il y a une ligne — Mais on n’a pas voté ? — Et puis, proposition 2 : on met … — Ben oui, on met Leave Them All Behind, je pense que tout le monde est d’accord ? Là on aura du bruit, et puis… — Oh, moi je me souviens, quand je l’ai entendue la première fois, le single et encore moins l’album n’étaient pas encore sorti, c’était à la Cigale ils avaient commencé par ça, j’ai cru que c’était une longue intro puis une super chanson qui suivait (et puis ce final…), après j’ai compris à l’écoute du EP que c’était la même chanson — Oh oui, c’était le concert où par mégarde ils avaient… je crois que c’était sur Seagull (la première de Nowhere)…  enfin y’avait eu un larsen et pour le couvrir la régie avait monté à fond le son, le lendemain j’ai appris que c’était monté à 128db, record absolu… — Oh, moi j’étais pas né… — Oui mais moi, comme dans la même année j’ai vu Slowdive, My Bloody Valentine et Jesus & Mary Chain, eh ben j’ai une lésion interne à chaque oreille, ça c’est du souvenir… — Et moi, quand le single est sorti, on l’attendait tellement et c’était tellement super qu’on a fait une soirée chez moi rien qu’à l’écouter en boucle… — Bon, on laisse les souvenirs, on revient à nos fondamentaux envers notre public, on vote, on est tous d’accord, on met Leave Them All Behind en bonus, je pense qu’il y a unanimité, non ?, on verra comment notre public recevra l’intro, ses plus de 8 minutes, ou le final bruitiste, il faut les laisser libres aussi, parce que tu sais les fondamentaux politiques du collectif… — Oui, OK, unanimité. »

Ride, Leave Them All Behind (EP éponyme, puis album Going Blank Again, 1992)

« Oui, mais… — Quoi encore ? — La couverture, c’est celle de l’album, Going Blank Again… — Ben c’est un beau titre… Mais oui, je vois ce que tu veux dire… Elle est très très moche… — Alors que tu te souviens de celle du EP ? — Eh, oh, moi j’étais pas né ! — Oui, mais là tu peux pas comprendre… Celle du EP, elle était tellement « pop »… Oui, on la retrouve et on la met en bonus du bonus… Ce sera unanimité moins une abstention ? — Non, OK, unanimité. — Ben tu vois… » :

LEAVE-THEM-ALL-BEHIND-EP