Danser sur la mort (DeLaVallet Bidiefono, Au-delà)

« Le titre Au-delà indique bien cet endroit de seuil, du passage. A Brazzaville, les tombes sont partout, la ville est elle-même un cimetière, dans lequel nous vivons. J’en viens parfois à me demander si c’est nous qui sommes morts, ou eux qui sont partis. Nous partageons le même espace. Quant à nous, nous dansons sur les tombes, sur cet espace funeste mais vivant. » (DeLaVallet Bidiefono, entretien dans le programme de salle du spectacle).

Danser sur la mort, danser sur les tombes, danser avec les morts. Avec une vitalité inouïe, et partagée. Une danse macabre, pour des corps à l’énergie intense, vibrante tout autant que tremblante. Possédée, c’est-à-dire partagée.

Le spectacle du chorégraphe congolais s’ouvre sur un corps comme en pesanteur, impressionnant — la faucheuse sous les aspects d’un homme d’une carrure terrifiante, sortant de l’obscurité, au rictus doucement terrible. Il s’achèvera par un monologue répétitif de celui qui aura porté les morceaux de texte de Dieudonné Niangouna qui accompagnent la danse de sa voix abîmée (voix « de hyène », dixit NK) — Athaya Mokonzi, le « Tom Waits congolais » —, adossé à un arbre : « J’aime XXX, mais je suis dans le vide ». Entre les deux, les danseurs (et les musiciens) de Delavallet Bidiefono auront dansé sur et avec la mort : sur les deuils quotidiens, les catastrophes et les charniers de la guerre civile qui apparaîtront à un moment en une image courte et violemment pudique — elle surgit là, par quelques corps allongés les uns à côté des autres, courte séquence parmi les autres, image marquante mais prise dans la foule des autres (« Beaucoup d’images. Trop d’images. » sont les premières paroles du spectacle, dites par le corps de la mort évoqué quelques lignes plus haut). Avec une énergie impressionnante, ils auront convoqué les morts regrettés, commémoré les morts tout autour, les auront accompagné, pris avec eux, porté. Ils auront été ensemble, indistincts. Ils auront dansé la mort, et l’auront elle-même conjurée, apprivoisée dans toute la violence que cela implique, et même mise à mort — un tom de batterie retourné  sur la tête du corps musculeux au rictus sidérant suffit à l’étouffer : elle continue à parler sous la caisse de batterie mais le retournement carnavalesque a bien eu lieu — « A mort la mort »…

Genet avait sans doute rêvé un tel « théâtre dans un cimetière », comme il le réclamait dans L’Etrange mot d’…, faisant revivre les morts, mais aussi aussi vivant avec eux — oui : vivant.

« J’en viens parfois à me demander si c’est nous qui sommes morts, ou eux qui sont partis. » : lorsque un homme (Delavallet Bidiefono) danse et fait venir sur scène une jeune femme, on ne sait si c’est le/la mort(e) qui convoque le/la vivant(e) ou l’inverse — qui est le/la mort(e) et qui est le/la vivant(e), qui regrette et convoque qui. Lorsqu’un homme au rictus grotesque court à toute blinde derrière les arcades du cloître des Célestins, c’est un mort perdu mais dont la course n’a rien d’une disparition, mais tout d’une présence insistante et vivace. Lorsque Athaya Mokonzi scande, dans son rythme et ses costumes de rocker ou pris, manipulé (à l’horizontale, à la verticale, etc.) comme démantelé par d’autres danseurs face au public sans jamais perdre l’assise de sa voix rocailleuse, on ne sait s’il parle d’outre-tombe ou de la présence bien concrète et vivante de sa voix singulière. Lorsque les corps en groupe avancent et reculent, tous ensemble, tous sur le même rythme, du lointain à la face du plateau, ce sont à la fois les revenants et la danse des vivants qui les convoquent. Mêlés, dans cet au-delà qui est en effet un entre-deux (un entre-tous), un « endroit de seuil, du passage » — comme l’est celui de la possession, où les vivants sont habités par les morts qu’ils commémorent, dans une violence intacte mais qui est bien celle de la vie. Corps agités de spasmes et de soubresauts, corps vibrants et tressaillants, qui traversent et sont traversés par la mort qui les entoure. Qui dansent de/sur/avec la mort toujours présente, se jouent d’elle tout en accueillant avec amour ceux qu’elle a emporté qu’elle emporte. Elégie, affirmation de vie, rituel, carnaval, mémoire, résistance : Au-delà est tout ça, dans son énergie vitale incroyable.

 

Au-delà, chorégraphie de Delavallet Bidiefono dont les représentations viennent de s’achever au cloître des Célestins pour le Festival d’Avignon, sera en tournée cette saison, en particulier en France.

chorégraphie DeLaVallet Bidiefono
musique Morgan Banguissa, DeLaVallet Bidiefono, Armel Malonga
texte Dieudonné Niangouna
assistant à la chorégraphie Destin Bidiefono
lumière Stéphane ‘Babi’ Aubert
son Jean-Noël Françoise

avec Morgan Banguissa, Jude Malone Bayimissa, DeLaVallet Bidiefono, Ingrid Estarque, Ella Ganga, Armel Malonga, Athaya Mokonzi, Nicolas Moumbounou, Igor Nlemvo Massamba.

Les dates de Au-delà après le Festival d’Avignon : du 15 au 17 août 2013 au Zürcher Theater Spektakel à Zurich ; les 19 et 20 août au Noorderzon à Groningen ; du 14 au 18 janvier 2014 à la Maison des Arts et de la Culture de Créteil ; le 21 janvier au Grand R Scène nationale de la Roche-sur-Yon ; le 29 janvier à La Faïencerie Théâtre de Creil Scène conventionnée ; le 31 janvier au Théâtre Romain Rolland de Villejuif ; les 3 et 4 février à la Maison de la Danse à Lyon ; le 6 février à Théâtres en Dracénie à Draguignan ; le 8 février au Carré Sainte-Maxime ; le 11 février à l’Hippodrome de Douai ; le 14 février au Centre national de Création et de Diffusion culturelles de Châteauvallon à Ollioules ; le 18 février au Théâtre de Charleville-Mézières ; le 20 février au Manège Mons Maubeuge.

http://www.festival-avignon.com/fr/Spectacle/3454

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