Le tour de la lune

(1.) Le train est parti, pour fuir loinloinloinloin, en direction d’une ville du Sud dont le nom claquant (« ’.x ») semble promettre l’oubli qui transformerait tout en passé. Il fait encore jour — et là, pourtant, tu la vois. Elle est là, déjà levée, pile en face de ton regard. Pleine, blanche en plein cœur du jour descendant.

Tour de la lune 1 Cp ftme

Tu veux la prendre, t’en rapprocher pour la fixer — mais tu ne fais en fait que la grossir et la déformer.

Tour de la lune 0 Cp Ftme

L’image se fixe, se range dans l’appareil. L’image immédiatement précédente t’apparaît alors, que tu avais déjà oubliée. Elle ne date pourtant que de quelques heures plus tôt — la nuit d’avant (2.) :

Tour de la lune 2 Cp Ftme

Cette nuit-là, tu as pris cette image lors d’un détour impromptu sur cette colline incongrue (« Bonne nouvelle » !), dont tu as appris à l’occasion qu’en la gravissant tu marchais sur des siècles de gravats accumulés, qui l’avaient petit à petit constituée.

(3.) Et ce détour, tu le sais bien, se souvenait d’un autre détour, quelques temps plus tôt, qui t’avait mené, par un tout autre chemin, de l’autre côté de cette même colline ; où tu étais ce soir-là tombé, à côté d’un échafaudage précaire, sur une façade d’étrange coïncidence — un prénom, une question inachevée, des points de suspension, sans compter les autres mots bien plus incongrus et anodins qui y mêlés. Pas de lune à ce moment-là, mais un peu plus tard, cette même nuit, (3bis) tu envoies des mots et des images, en réponse à d’autres (mots, et mots sur des images [4. ?]) : des histoires de nuit, de lumières qui percent dans la nuit, de regard(s), de prégnance, de disparition et d’apparition (ou plutôt / ou vice-versa : d’apparitions et de disparitions). Et dans tous ces mots-là et ces images-là, une vieille lune réapparaît :

lalunelàlunelalune.

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Tour de la lune nuit 4 Cp ftme

Tour de la lune nuit 6 Cp ftme

Une lune dense qui danse, dis-tu à peu près (mais avec ces termes) — et derrière le jeu de mots tu sais désormais qu’il y avait plus (la profondeur et le mouvement ; la densité et la légèreté : ne jamais perdre ni l’une ni l’autre, l’attrait pour la danse des deux) ; une voix / des images obsédante(s), et pourtant … disappearing when appearing (but still appearing when disappeared, la présence de son empreinte une fois évaporée).

.

Le temps de griffonner quelques notes dans le train, de rechercher des traces, de te resouvenir (ce qui n’est pas bien difficile, mais au contraire t’entraîne loin), la nuit s’est mise à vraiment tomber.

Alors tu la filmes, la lune.

 lalunelàlunelalune

D’une certaine manière elle danse, là encore, plus encore ; ou peut-être vaudrait-il mieux dire que tu essayes de la garder en ligne de mire tandis qu’elle essaye sans cesse de s’échapper du cadre, joue à cache-cache, apparaît se voile disparaît réapparait, doublée de son reflet dans la vitre, appears-disappears sans cesse tandis que tu t’efforces de la fixer, dans ton vain mouvement vers ailleurs.

 

Elle est à sa place sur le fond de la nuit. Tu notes : « Je ne sais pas si vraiment elle danse, là ; elle me fixe ? — Non, elle me suit, peut-être, m’accompagne. »

(Et à partir du mouvement fuyant, agité et et désordonné d’un (autre) court film, tu te mets à essayer de saisir et fixer quelques images isolées et distinguables — d’un visage).

En tout cas tu te dis : « Puisqu’elle ne me lâche pas, je ne la lâcherai pas ».

.

.

Deux jours plus tard, dans le soir de cette ville que tu pensais d’ « Ex », A. te fait remarquer la lune au-dessus des toits. C’est pleine lune ce jour. Mais elle est trop loin, ou trop claire, ou trop… — ou tu es trop… ; pour toi infixable. Tu ne voulais pas la fixer, d’ailleurs, sans doute. A. la prend en photo ; lui, d’ailleurs, attend ce moment proche où les jours commenceront à rallonger, où se réinventera et se relancera avec l’hiver le mouvement d’une nouvelle année.

.

(0.) Ce soir (cette nuit, dans le vent et les sons qui l’accompagnent), tu es à l’endroit même (à l’Ouest, cette fois-ci) où tu avais pris les photos de lune que tu avais envoyées. Mais elle n’est pas là. On est entre le dernier quartier et la nouvelle lune, elle est invisible. Disappearedwhen appearing ? Tu lèves le regard, la cherches, dans toutes les directions. La nuit n’est pas des plus calmes.

Mais peut-être en est-il de la lune comme du monde selon Kleist (Sur le théâtre de marionnettes) : le paradis se trouvant verrouillé, peut-être nous faut-il faire — à l’infini ? — le tour de la lune et voir si le paradis n’est pas ouvert, peut-être, par derrière.

Lumières de fêtes (se consument, se consument)

(Il fut un temps, pas si lointain, où Chat-M’ [aka M’Cat], qui allait bientôt devenir un des membres de la tendance « Murr » de la revue à laquelle participèrent certains des membres de coup fantôme avant de fonder ce blog [vous suivez ?], avait l’habitude d’envoyer de telles images en guise de carte de vœux. Evidemment, il ne se fit pas alors que des amis, on se demande pourquoi. Vous pouvez à votre tour essayer de faire de même, si vous le souhaitez.)

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(Il n’y a) Pas de fuite

 “ Me croire en fuite

C’est comme ça que je fuis encore ”

.

Il n’y a pas de fuite

On trimballe toujours tout son attirail avec soi

Même en allant loinloinloinloinloin

On ne fait que trimballer que soi

Qu’on voudrait se rendre étranger

Ses images des pensées ses questions des bribes de détails sur lesquels on butte bloque ressasse sans cesse repasse

Même toujours encore plus

Pour se retrouver face à face

Sans les remettre plus en place

A plat ou à distance

Elles t’accompagnent

C’est normal puisqu’elles sont tiennes, sont toi

On ne quitte pas on déplace

Même si tu te voudrais étranger

Tu ne t’es pas étranger

Non, tu t’es de moins en moins étranger.

.

Il n’y a pas de fuite

(pfuit-pfuit)

Tout fait suite, signe, écho :

La lune (lalunelàlunelalune)

Un autoportrait au fond d’une salle qui te regarde,

Un buste effilé aux yeux vides, un homme qui chavire,

Le livre avec le marché et les fleurs ;

Les gens hurlent dans la rue, couvrent les cris que tu écoutes en marchant,

Et puis : les mots ah là terrasse à la table d’à côté ;

Avec la tombée les étourneaux qui reviennent et criaillent ;

Et les réveils à 6 heures du mat’ sans se souvenir de ton rêve mais avec juste la certitude de l’écho de ton rêve,

De l’écho physique et mental de ton rêve,

Les réveils sont toujours les mêmes

Rien ne s’oublie ni ne fuit, c’est avec toi, ça se déploie.

.

Il n’y a pas de fuite

Tu en voudrais presque à ceux (précieux) qui te disent Prends soin de toi, te disent Occupe-toi de toi, Pense à toi

Mais tu ne fais que ça !

Mais là toi c’est ça,

C’est toi avec ça, toi + ça, toi par ça,

Toi dont ça,

Toi donc ça,

Toi et ça, toi-ça,

Toi et pas toi

Toi et autre que toi

Alors quand bien même tu le voudrais tu ne peux pas ;

Non, tu ne veux pas,

Rien à faire,

Ça a l’air compliqué mais c’est tout simple vous ne connaissez pas ?

De toute façon ça ne marche pas comme ça

Parce que à ce moment-là toi c’est quoi ?

.

Il n’y a pas de fuite

Rien ne s’écoule tout redéroule

Ça pointe ça point

Plus tu t’éloignes plus tu te rapproches

Plus tu t’éloignes plus ça s’accroche

C’est toi

Ne change rien, s’approfondit, se dépose, creuse, se sédimente.

Avance, comme ça s’était déposé sans même trop que tu te mentes,

Les réveils après l’oubli des rêves sont toujours les mêmes

Il n’y a pas de fuite

Pas de fuite

Pas de pas

Pas de

D’euh

Pas de pas de pas de deux

Pas de – point de fuite

(swooosh – vanished but not vanishing – point)

Drip-drip

Not

Stop

     So

     Back

Faire retour.

.

 

Angél et le slogan

Chacun veut… cp ftm

C’est une publicité dans le métro. Pour un théâtre. C’est sûrement une citation tirée d’une des pièces présentées (sans doute pas Offenbach, mais sait-on jamais ?). Sur les réseaux sociaux, le théâtre dit qu’il « s’affiche », les gens répondent avec des points d’exclamation enjoués que ça se remarque, ça en jette. Là où cette photo a été prise, l’affiche est juste avant le quai et les rails. La phrase est potentiellement juste, elle pourrait même être assez belle (on pourrait la retourner, si elle se présentait de manière à), elle est forte — même si pour le spectacle, on lui préférera celle de Beckett dans L’Innnomable : « C’est ça le spectacle, attendre seul, dans l’air inquiet, que ça commence, que quelque chose commence, qu’il y ait autre chose que soi« . Là, elle est violente. Elle « questionne », hein, comme on le dit dans la com’, et on imagine que parmi les milliers de regards qui la croisent il doit y en avoir pour lesquels elle peut sonner bien plus brutalement. Sortie du contexte dans lequel elle doit se trouver (la bouche, les phrases, l’échange), c’est un slogan qui ne vend rien mais cherche juste l’accroche, une phrase choc, un faux aphorisme en forme de provocation vide. Comme tout le couloir, tous les couloirs, sont recouverts de phrases aux mêmes intentions, on passe, on s’est arrêté et se l’est gravée dans la tête bien sûr (la preuve : on la photographie), mais on hausse les épaules en maugréant une insulte silencieuse, on presse le pas, on sort.

Mais le soir, il y Angél. Angél Pulco (oui : « Angél Pulco », à moins que je n’écorche ce nom parce qu’il l’aurait écorché ; et bien sûr ce post est surtout pour que ce nom — cet homme — existe quelque part, même si je l’écorche, comme lui pouvait écorcher « Alechia » pour « Alésia » au point qu’on croie qu’ « Alexia » était le nom de sa fille). Angél, dans la rue encore mouillée de la pluie d’il y a peu, tiré de la cabine téléphonique où il dormait et en route pour un foyer portugais à l’autre bout de la ville. Angél et la parole qui se libère, le besoin de parole, de se dire, longuement, qui échappe, qui débonde, dans cet état de lâcher-prise que produit la fatigue de l’absence de sommeil, l’épuisement. Les larmes d’Angél, pas à flots mais affluant sans cesse jusqu’à la limite des paupières qu’elles débordaient par à-coups, « ma mère est morte, ma mère elle est morte », adoption, drogue, l’oncle qui bat la mère, lui qui semble-t-il a frappé l’oncle, 7 ans de prison, une fille (et la mère de celle-ci, aussi) à Paris (pas « Alexia » : à « Aléchia ») — « coups de vie dans la gueule » comme dit une chanson. Angél, s’apprêtant à traverser cette ville qui n’est pas la sienne mais où il ne peut que rester, ne pouvant retourner dans la sienne, à côté de Saint Jacques de Compostelle (« vous savez, là où il y a eu l’accident de train »), puisque là-bas tout le monde y connaît son passé, l’y assigne à jamais, et puisqu’il y a cette petite fille à « Aléchia ». Angél, avec juste le besoin d’un café, sorti de son mauvais sommeil dans sa cabine téléphonique — mais à cette heure-ci les machines à café sont nettoyées et éteintes dans les bars, c’est la nuit. Angél refusant de voler la couverture de la terrasse du bar qu’on entreprenait de lui faire discrètement passer — et alors, en plus des billets, on lui donne un ticket de métro, pour ne pas qu’il traverse à pieds la ville encore pluvieuse et froide.

Et là, juste après, on imagine, Angél dans les couloirs du métro passant devant l’affiche au slogan du théâtre. Et là on regrette de n’avoir que maugréé, de n’avoir craché qu’en pensée.

*

PS : quelques jours plus tard, revenu de loin loin, passant en bordure d’autres rails bien (trop, bien trop) connus, tombé sur une autre récupération de phrase en guise de slogan publicitaire.

PC&L cp ftm

Nulle info de plus, un teaser (autre grand coup pseudo-aphoristique de com’), l’image à côté n’augure cependant rien de bon pour ce qui suivra. Mais là rien de très grave : avec ces trois (quatre) mots, titre du deuxième album (1983) de new order, paraît-il emprunté aux mots tagués quelques années plus tôt par Gerhard Richter sur les murs de la Kunsthalle de Cologne à la veille de l’ouverture de la biennale, ce qui se glisse et se niche ce soir-là dans la tête, ce sont des fleurs de Fantin-Latour tranchées d’un liseré de couleurs électroniques, et s’enclenche le lent et lancinant (et, oui, doucement mélancolique) développement de Your Silent Face

Décès d’Alain Buffard (après Alain Ménil)

Le chorégraphe Alain Buffard est mort samedi dernier.

Coup fantôme n’étant pas très fort en nécrologie, on préférera renvoyer, pour sa vie, sa position dans la danse contemporaine, ses spectacles, à d’autres, par exemple :

http://mouvement.net/opinions/editos/deces-dalain-buffard-un-tassement-dans-lepoque

Et renvoyer (mise à jour 27/12/’13) aux nombreux liens proposés par cette page d’espacesmagnétiques.com

http://www.espacesmagnetiques.com/2013/12/deces-dalain-buffard.html?m=1

On se souviendra juste de l’image de Buffard, de la légèreté de la force de survie qu’il tenait, fumant une cigarette assis sur les marches du crématorium du Père Lachaise, après la cérémonie d’incinération d’un autre Alain, Alain Ménil, son compagnon, décédé il y a un an et demi .

On en profitera alors pour (coup fantôme n’existait alors pas encore) évoquer cet autre Alain :

renvoyer à son gros et beau livre (après L’Ecran du temps [P.U.L.], Diderot. Théâtre et politique [Philosophies, P.U.F.], Diderot et le théâtre [2 volumes ; Presses Pocket Classiques], Sain[t]s et saufs – Sida, une épidémie de l’interprétation [Belles Lettres]), terminé juste avant sa mort, sur Glissant : Les Voies de la créolisation. Essai sur Edouard Glissant (De l’incidence éditeur, 2012)

citer un petit texte de Pierre Lauret à son propos : http://www.culturessud.com/contenu.php?id=708

regretter que l’on ne retrouve plus sur le net un entretien audio (ou vidéo) où l’on pouvait l’entendre parler de son dernier livre

signaler qu’il y a un entretien (joliment nommé « To be moved« ) entre les deux Alain (Buffard interviewé par Ménil) dans le n° 11 de la revue Outrescène (« Pouvoirs de l’émotion »)

se souvenir que quelques mois encore après sa mort, on croyait apercevoir sa haute stature ou entendre ses éclats de voix certains soirs dans les halls des théâtres ou devant ceux-ci.

Journal des visages flous (Arnaud Michniak)

( D’abord publié en bonus du post précédent [« On a raison de faire ce qu’on fait de penser ce qu’on pense d’être ce qu’on est de continuer dans le même sens« ], il a finalement semblé ce que Journal des visages flous d’Arnaud « je suis entré dans cette cage il y a 10 ou 15 ans et depuis je n’en suis pas sorti » Michniak valait quand même un post spécifique. )

Journal des visages flous :

A partir des trois « Poing perdu » de l’album éponyme (Poing perdu, Lithium, 2007), et filmé lors d’un concert de la tournée correspondante.

(NB : le collectif tient à préciser que le clown et la trapéziste du passage 1’40-2′ [« Dans mes rêves je suis enterré par n’importe qui, par la première personne qui me voit morte ; si je meurs dans un cirque je suis enterré par une trapéziste ou un clown… »] de la deuxième partie sont absolument indépendants de notre volonté.)

Bonus :

« A travers les gens comme au fond de moi » :

http://www.michniak.org

On a raison de faire ce qu’on fait de penser ce qu’on pense d’être ce qu’on est de continuer dans le même sens

Programme, « IL Y A » (L’Enfer tiède, 2002)

(Arnaud Michniak [avant que ne « sonne le tilt »] – Damien Betous)

et tant qu’on y est : « Une vie »

Live, La Boule noire, 2002 :

1/ 00:15 Demain
2/ 03:18 N’importe quoi pour n’importe qui
3/ 06:00 Boomerang
4/ 10:20 Je sais ou je vais
5/ 16:20 la salle de jeux et la peur
6/ 19:36 Le meilleur moyen pour y rester
7/ 22:56 Entre deux feux
8/ 26:31 Et après ?
9/ 29:20 C’est bien
10/ 30:34 Et la ville disparaît
11/ 43:49 Cette page d’histoire
12/ 50:44 Une vie

Bogue (1/3) :

(NB : vidéo live « Une vie » + original « Entre deux feux » + original « Cette page d’histoire » en commentaires)

Mise à jour 9/12/’13 : suppression des deux vidéos du Journal des visages flous de Michniak, transformé en post autonome ; et modification du titre de ce post en conséquence.

Carnets / Arnaud Maisetti

Il est toujours bon d’aller régulièrement visiter les carnets d’Arnaud Maisetti.
Un exemple récent, le très beau post d’avant-hier (« la trajectoire amoureuse (après la dévastation) »):
http://www.arnaudmaisetti.net/spip/spip.php?article1289

« Regardez… » : Passim (Théâtre du Radeau / François Tanguy) — notre musique

Théâtre du Radeau, Passim, mise en scène et scénographie de François Tanguy

à la Fonderie au Mans jusqu’au 14 décembre. Réservations : l’espal.

 

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Elle (Laurence Chable) entre, elle s’avance ; elle est devant un cadre, devant ou dans le miroir, selon d’où on la voit (et on peut la voir de différents endroits même si l’on reste assis au même) ; et commence :

 » Regardez. Là-bas, au raz de la crête… ne dirait-on pas une tête qui apparaît… une tête casquée. Oui — un casque empanaché…, et la nuque — une nuque de taureau. Les épaules, tenez… les bras… l’épaulière qui scintille… (…) les quatre bêtes. Il n’y a que les pieds que la crête cache encore. Maintenant il est sorti tout entière de l’horizon, le quadrige. Comme le soleil d’un matin de printemps. ah ! c’est qu’il les mène rondement ; et avec le fouet, comme il y va. On dirait qu’elles tire le char par la vapeur de leurs naseaux. Le cerf devant la meute ne vole pas plus vite. Les roues du char sont deux disques pleins ; le regard s’y brise. Mais là, derrière lui, quoi ? Au ras de la crête… De la poussière… Des tourbillons de poussière… une nuée d’orage. Un éclair. Penthésilée. La Reine. Dans la foulée du Pélide. Et toute sa troupe d’Amazones. La Mégère. La Furie. Regardez-là se coller à lui, la joue contre la crinière…, et boire d’une bouche goulue l’air qui la freine. Elle vole comme si un arc l’avait décochée.

(…)

Par terre. Tout de leur long. Tout est fondu comme un feu de forge: cavales, cavalières, tout est mêlé. Plus rien qu’un nuage de poussière, avec des éclairs d’armes et de cuirasses. L’œil le plus perçant n’y verrait goutte. Un nœud, un tortillon de chevaux et de femmes… Les chaos d’avant notre vieux monde était moins embrouillé. Pourtant… une risée de vent. On commence à voir plus clair. L’une d’elles se relève. Ah mais, le nœud se débrouille lentement. Quel grouillement autour des casques et des lances… »   (Kleist, Penthésilée, trad. Julien Gracq).

Regardez (et écoutez). Des corps qui s’élancent, s’appuient sur des tables, s’y lancent, se tiennent en équilibre précaire, se portent. Des solitudes même si elles peuvent être sous le regard de plusieurs, des mouvements collectifs, donc convergents et divergents. Des tragédies en théâtre de foire, des séquences burlesques ou grotesques où  percent les mythes désaffectés (et cela veut aussi dire relancés, relançables, réappropriables), les tragédies de l’Histoire, comme les nôtres plus petites — ce sont les mêmes affects, les mêmes forces qui les meuvent.

Regardez (y compris en écoutant). Les héros sont fatigués. Hercule (Muriel Hélary) énumérant ses travaux anciens, voix un peu rauque, sous les regard de militaires en manteaux du siècle dernier. Puis sous celui d’un seul. Folie de cette femme (qui se trouve être Penthésilée, mais peu importe) après le combat. « Malheureux le peuple qui a besoin de héros » (Brecht). Malheureux peut-être aussi le héros qui n’a plus de peuple, d’ailleurs. Vieux mythes dépouillés de la grandeur de leur héroïsme, abandonnés — mais alors qu’est-ce qu’on en fait ? Couronnes de carton, robes et parades de bal d’un monde qui a passé mais semble ne pas le savoir encore. Le bicorne de Napoléon en cavalcade sur les épaules de quatre porteurs — ah ! l’Esprit de l’Histoire en marche à Iéna, tu repasseras. L’Histoire, notre Histoire, ce grand siècle (oui, le « précédent », ce long siècle précédent, dont quelques voix enregistrées émergent par moments) de chaos, de destruction et de violences qui est encore le nôtre, puisque nous en sommes bel et bien toujours pris dans son « héritage ».

Regardez (c’est-à-dire regardez-écoutez, percevez, reconnaissez mais pour ne surtout pas « reconnaître ») : ce vieux roi (Lear) (Patrick Condé) qui partage son royaume entre ses trois filles, dont la voix se mue par moments en chant-plainte, avant de basculer dans la fureur la plus rageuse pour en maudire et déshériter une.

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Regardez cette sorte de Don Quichotte (Jean Rochereau) perdu sur son cheval de carton et de tissu, couverture dorée et jarretière rouge, qui monologue en espagnol (et ce n’est bien sûr pas Don Quichotte, mais La Vie est un songe : « Hipogrifo violento, que corriste parejas con el viento… ¿ Donde, rayo sin llama, al confuso laberinto desas desnudas penas te desbocas, te arrastras y despenas ?… », mais là encore peu importe). Ce chevalier en déshérence sur son faux cheval et sous son grand chapeau, ou simplement cet homme en solitude ; en attente dans ou de sa quête — mais qui pourra continuer à parler, voix droite, le visage renfermé dans un énorme casque-tube en carton.

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Ecoutez ce que doivent (devaient) en penser les animaux du zoo de Berlin à la fin de la seconde guerre mondiale.

Regardez (mais n’espérez pas contempler, vous ne le pourrez pas, le mouvement est partout, pas de possibilité de sidération, et ce serait trop facile ; et ne cherchez pas le discours, le propos, la solution — c’est à nous de résonner [et non de raisonner], de faire écho, de se saisir,de ressaisir).

Comme toujours avec le Radeau, ça échappe, mais tout se joue et s’imprime dans l’ouverture que cette échappée même suscite. Arracher les images du réel à ce qu’elles ont d’assigné, les remettre en jeu — le mouvement du sensible —, comme des matières. Tout fonctionne alors , au fil de la succession des séquences et de leurs cadrages mouvants, par échos et récurrences, qui s’ils produisent des résonances de motifs le font à chaque fois selon de tout autres mouvements, rythmes et trajectoires. Rien ne se fige, tout s’enchaîne en se dissociant, s’associe en se diffractant. « Passim » : disséminé ça et là, en divers endroits, à la suite.)

Ecoutez (et regardez) ces brouhahas, d’où émergent des bribes des déclamations paisibles et des loghorrées virulentes. Le son des voix et des corps mêlés alors même qu’ils regardent chacun vers leur horizon, ou qu’ils luttent les uns avec les autres. Ces hommes et ces femmes face à face, éternelle rengaine. Ces corps qui s’élancent les uns contre les autres, se séduisent, s’attirent, se rejettent, forment mêlées confuses qui rejettent par moments l’un d’entre eux, comme par une brusque marée, sur une table au tout devant de la scène, visage (Karine Pierre, e. a.) surgi pris par l’intensité d’un irrépressible pour profèrer des mots incompréhensibles hors du flux impétueux de sa parole. Les équilibres précaires, les déséquilibres, les élans, les lancées, les chocs, les disputes, les regards d’humanité. Ce sont nos affects, nos lancées et nos stases, nos trébuchements, nos tensions, nos impulsions, nos attentes, nos douceurs, nos violences.

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Eh oui.

Ce sont des figures de théâtre.

Mais/Et ce sont notre Histoire, nos humanités, nos affects, les mouvements que nous initions et dans lesquels nous sommes pris ; notre musique.

 

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PASSIM

Conception, mise en scène et élaboration sonore François Tanguy, Éric Goudard
Lumières François Tanguy, François Fauvel
Avec  Laurence Chable, Patrick Condé, Fosco Corliano, Muriel Hélary, Vincent Joly, Carole Paimpol, Karine Pierre, Jean Rochereau et la participation d’Anne Baudoux
Régie générale François Fauvel
Régie lumière François Fauvel, Julienne Havlicek Rochereau
Régie son Éric Goudard
Construction, décor François Fauvel, Vincent Joly, François Tanguy, Julienne Havlicek Rochereau, l’équipe du Radeau
Administration, intendance  Pascal Bence, Leila Djedid, Franck Lejuste, Martine Minette, Nathalie Quentin, Sonny Zouania et l’accompagnement de Claudie Douet.

La Fonderie : jeu 05.12 – 20:00, ven 06.12 – 20:00, sam 07.12 – 17:00, mar 10.12 – 20:00, mer 11.12 – 18:30, jeu 12.12 – 20:00, ven 13.12 – 20:00, sam 14.12 – 17:00

puis : 14 au 17 janvier 2014, Le Grand R Scène Nationale La Roche-sur-Yon ; 22 au 30 janvier 2014 à Nantes (LU, le lieu Unique avec Le Grand T -Théâtre de Loire-Atlantique)

Petit vagabond

Kat Onoma, « Petit Vagabond » (William Blake / Rodolphe Burger), Live at la Chapelle (2002) (version originale sur : Rodolphe Burger, Meteor Show, 1998)

(C’était dans la vallée, le « Val d’argent », au creux des Vosges alsaciennes, Sainte Marie-aux-Mines. C’était au tout début de l’automne, un soir après la clarté d’un soleil froid, dans une légère humidité de feuilles, de vallée, du ruisseau en contre-bas. C’était dans une chapelle, la petite église de Saint de Pierre-sur-l’Hâte, en marge du village, nef protestante et chœur catholique, on croit se souvenir que l’orgue ou l’harmonium est celui du lieu. A ce qui se murmurait, il y avait aussi des morts récents dans un cimetière, proche(s) ; il y avait surtout des vivants amassés sur les bancs de la petite chapelle, d’ici, d’ailleurs. Avant l’ensemble électrique, en solitaire, ça commençait comme ça.)

The Little Vagabond

 

Dear Mother, dear Mother, the Church is cold,

But the Ale-house is healthy & pleasant & warm ;

Besides I can tell where I am use’d well,

Such usage in heaven will never do well.

 

But if at the Church they would give us some Ale,

And a pleasant fire, our souls to regale :

We’d sing and we’d pray, all the live-long day,

Nor ever once wish from the Church to stray ;

 

Then the Parson might preach & drink & sing.

And we’d be as happy as birds in the spring :

And modest dame Lurch, who is always at Church,

Would not have bandy children nor fasting nor birch.

 

And God like a father rejoicing to see

His children as pleasant and happy as he :

Would have no more quarrel with the Devil or the Barrel,

But kiss him & give him both drink and apparel.

William Blake
Songs of Experience (1794)