Le tour de la lune

(1.) Le train est parti, pour fuir loinloinloinloin, en direction d’une ville du Sud dont le nom claquant (« ’.x ») semble promettre l’oubli qui transformerait tout en passé. Il fait encore jour — et là, pourtant, tu la vois. Elle est là, déjà levée, pile en face de ton regard. Pleine, blanche en plein cœur du jour descendant.

Tour de la lune 1 Cp ftme

Tu veux la prendre, t’en rapprocher pour la fixer — mais tu ne fais en fait que la grossir et la déformer.

Tour de la lune 0 Cp Ftme

L’image se fixe, se range dans l’appareil. L’image immédiatement précédente t’apparaît alors, que tu avais déjà oubliée. Elle ne date pourtant que de quelques heures plus tôt — la nuit d’avant (2.) :

Tour de la lune 2 Cp Ftme

Cette nuit-là, tu as pris cette image lors d’un détour impromptu sur cette colline incongrue (« Bonne nouvelle » !), dont tu as appris à l’occasion qu’en la gravissant tu marchais sur des siècles de gravats accumulés, qui l’avaient petit à petit constituée.

(3.) Et ce détour, tu le sais bien, se souvenait d’un autre détour, quelques temps plus tôt, qui t’avait mené, par un tout autre chemin, de l’autre côté de cette même colline ; où tu étais ce soir-là tombé, à côté d’un échafaudage précaire, sur une façade d’étrange coïncidence — un prénom, une question inachevée, des points de suspension, sans compter les autres mots bien plus incongrus et anodins qui y mêlés. Pas de lune à ce moment-là, mais un peu plus tard, cette même nuit, (3bis) tu envoies des mots et des images, en réponse à d’autres (mots, et mots sur des images [4. ?]) : des histoires de nuit, de lumières qui percent dans la nuit, de regard(s), de prégnance, de disparition et d’apparition (ou plutôt / ou vice-versa : d’apparitions et de disparitions). Et dans tous ces mots-là et ces images-là, une vieille lune réapparaît :

lalunelàlunelalune.

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Tour de la lune nuit 4 Cp ftme

Tour de la lune nuit 6 Cp ftme

Une lune dense qui danse, dis-tu à peu près (mais avec ces termes) — et derrière le jeu de mots tu sais désormais qu’il y avait plus (la profondeur et le mouvement ; la densité et la légèreté : ne jamais perdre ni l’une ni l’autre, l’attrait pour la danse des deux) ; une voix / des images obsédante(s), et pourtant … disappearing when appearing (but still appearing when disappeared, la présence de son empreinte une fois évaporée).

.

Le temps de griffonner quelques notes dans le train, de rechercher des traces, de te resouvenir (ce qui n’est pas bien difficile, mais au contraire t’entraîne loin), la nuit s’est mise à vraiment tomber.

Alors tu la filmes, la lune.

 lalunelàlunelalune

D’une certaine manière elle danse, là encore, plus encore ; ou peut-être vaudrait-il mieux dire que tu essayes de la garder en ligne de mire tandis qu’elle essaye sans cesse de s’échapper du cadre, joue à cache-cache, apparaît se voile disparaît réapparait, doublée de son reflet dans la vitre, appears-disappears sans cesse tandis que tu t’efforces de la fixer, dans ton vain mouvement vers ailleurs.

 

Elle est à sa place sur le fond de la nuit. Tu notes : « Je ne sais pas si vraiment elle danse, là ; elle me fixe ? — Non, elle me suit, peut-être, m’accompagne. »

(Et à partir du mouvement fuyant, agité et et désordonné d’un (autre) court film, tu te mets à essayer de saisir et fixer quelques images isolées et distinguables — d’un visage).

En tout cas tu te dis : « Puisqu’elle ne me lâche pas, je ne la lâcherai pas ».

.

.

Deux jours plus tard, dans le soir de cette ville que tu pensais d’ « Ex », A. te fait remarquer la lune au-dessus des toits. C’est pleine lune ce jour. Mais elle est trop loin, ou trop claire, ou trop… — ou tu es trop… ; pour toi infixable. Tu ne voulais pas la fixer, d’ailleurs, sans doute. A. la prend en photo ; lui, d’ailleurs, attend ce moment proche où les jours commenceront à rallonger, où se réinventera et se relancera avec l’hiver le mouvement d’une nouvelle année.

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(0.) Ce soir (cette nuit, dans le vent et les sons qui l’accompagnent), tu es à l’endroit même (à l’Ouest, cette fois-ci) où tu avais pris les photos de lune que tu avais envoyées. Mais elle n’est pas là. On est entre le dernier quartier et la nouvelle lune, elle est invisible. Disappearedwhen appearing ? Tu lèves le regard, la cherches, dans toutes les directions. La nuit n’est pas des plus calmes.

Mais peut-être en est-il de la lune comme du monde selon Kleist (Sur le théâtre de marionnettes) : le paradis se trouvant verrouillé, peut-être nous faut-il faire — à l’infini ? — le tour de la lune et voir si le paradis n’est pas ouvert, peut-être, par derrière.

Lumières de fêtes (se consument, se consument)

(Il fut un temps, pas si lointain, où Chat-M’ [aka M’Cat], qui allait bientôt devenir un des membres de la tendance « Murr » de la revue à laquelle participèrent certains des membres de coup fantôme avant de fonder ce blog [vous suivez ?], avait l’habitude d’envoyer de telles images en guise de carte de vœux. Evidemment, il ne se fit pas alors que des amis, on se demande pourquoi. Vous pouvez à votre tour essayer de faire de même, si vous le souhaitez.)

Bougies 0

Bougies 1

Bougies 2

Bougies 3

Bougies 4

Bougies 5

Bougies 6

Bougies 7

Bougies 8

(Il n’y a) Pas de fuite

 “ Me croire en fuite

C’est comme ça que je fuis encore ”

.

Il n’y a pas de fuite

On trimballe toujours tout son attirail avec soi

Même en allant loinloinloinloinloin

On ne fait que trimballer que soi

Qu’on voudrait se rendre étranger

Ses images des pensées ses questions des bribes de détails sur lesquels on butte bloque ressasse sans cesse repasse

Même toujours encore plus

Pour se retrouver face à face

Sans les remettre plus en place

A plat ou à distance

Elles t’accompagnent

C’est normal puisqu’elles sont tiennes, sont toi

On ne quitte pas on déplace

Même si tu te voudrais étranger

Tu ne t’es pas étranger

Non, tu t’es de moins en moins étranger.

.

Il n’y a pas de fuite

(pfuit-pfuit)

Tout fait suite, signe, écho :

La lune (lalunelàlunelalune)

Un autoportrait au fond d’une salle qui te regarde,

Un buste effilé aux yeux vides, un homme qui chavire,

Le livre avec le marché et les fleurs ;

Les gens hurlent dans la rue, couvrent les cris que tu écoutes en marchant,

Et puis : les mots ah là terrasse à la table d’à côté ;

Avec la tombée les étourneaux qui reviennent et criaillent ;

Et les réveils à 6 heures du mat’ sans se souvenir de ton rêve mais avec juste la certitude de l’écho de ton rêve,

De l’écho physique et mental de ton rêve,

Les réveils sont toujours les mêmes

Rien ne s’oublie ni ne fuit, c’est avec toi, ça se déploie.

.

Il n’y a pas de fuite

Tu en voudrais presque à ceux (précieux) qui te disent Prends soin de toi, te disent Occupe-toi de toi, Pense à toi

Mais tu ne fais que ça !

Mais là toi c’est ça,

C’est toi avec ça, toi + ça, toi par ça,

Toi dont ça,

Toi donc ça,

Toi et ça, toi-ça,

Toi et pas toi

Toi et autre que toi

Alors quand bien même tu le voudrais tu ne peux pas ;

Non, tu ne veux pas,

Rien à faire,

Ça a l’air compliqué mais c’est tout simple vous ne connaissez pas ?

De toute façon ça ne marche pas comme ça

Parce que à ce moment-là toi c’est quoi ?

.

Il n’y a pas de fuite

Rien ne s’écoule tout redéroule

Ça pointe ça point

Plus tu t’éloignes plus tu te rapproches

Plus tu t’éloignes plus ça s’accroche

C’est toi

Ne change rien, s’approfondit, se dépose, creuse, se sédimente.

Avance, comme ça s’était déposé sans même trop que tu te mentes,

Les réveils après l’oubli des rêves sont toujours les mêmes

Il n’y a pas de fuite

Pas de fuite

Pas de pas

Pas de

D’euh

Pas de pas de pas de deux

Pas de – point de fuite

(swooosh – vanished but not vanishing – point)

Drip-drip

Not

Stop

     So

     Back

Faire retour.

.

 

Angél et le slogan

Chacun veut… cp ftm

C’est une publicité dans le métro. Pour un théâtre. C’est sûrement une citation tirée d’une des pièces présentées (sans doute pas Offenbach, mais sait-on jamais ?). Sur les réseaux sociaux, le théâtre dit qu’il « s’affiche », les gens répondent avec des points d’exclamation enjoués que ça se remarque, ça en jette. Là où cette photo a été prise, l’affiche est juste avant le quai et les rails. La phrase est potentiellement juste, elle pourrait même être assez belle (on pourrait la retourner, si elle se présentait de manière à), elle est forte — même si pour le spectacle, on lui préférera celle de Beckett dans L’Innnomable : « C’est ça le spectacle, attendre seul, dans l’air inquiet, que ça commence, que quelque chose commence, qu’il y ait autre chose que soi« . Là, elle est violente. Elle « questionne », hein, comme on le dit dans la com’, et on imagine que parmi les milliers de regards qui la croisent il doit y en avoir pour lesquels elle peut sonner bien plus brutalement. Sortie du contexte dans lequel elle doit se trouver (la bouche, les phrases, l’échange), c’est un slogan qui ne vend rien mais cherche juste l’accroche, une phrase choc, un faux aphorisme en forme de provocation vide. Comme tout le couloir, tous les couloirs, sont recouverts de phrases aux mêmes intentions, on passe, on s’est arrêté et se l’est gravée dans la tête bien sûr (la preuve : on la photographie), mais on hausse les épaules en maugréant une insulte silencieuse, on presse le pas, on sort.

Mais le soir, il y Angél. Angél Pulco (oui : « Angél Pulco », à moins que je n’écorche ce nom parce qu’il l’aurait écorché ; et bien sûr ce post est surtout pour que ce nom — cet homme — existe quelque part, même si je l’écorche, comme lui pouvait écorcher « Alechia » pour « Alésia » au point qu’on croie qu’ « Alexia » était le nom de sa fille). Angél, dans la rue encore mouillée de la pluie d’il y a peu, tiré de la cabine téléphonique où il dormait et en route pour un foyer portugais à l’autre bout de la ville. Angél et la parole qui se libère, le besoin de parole, de se dire, longuement, qui échappe, qui débonde, dans cet état de lâcher-prise que produit la fatigue de l’absence de sommeil, l’épuisement. Les larmes d’Angél, pas à flots mais affluant sans cesse jusqu’à la limite des paupières qu’elles débordaient par à-coups, « ma mère est morte, ma mère elle est morte », adoption, drogue, l’oncle qui bat la mère, lui qui semble-t-il a frappé l’oncle, 7 ans de prison, une fille (et la mère de celle-ci, aussi) à Paris (pas « Alexia » : à « Aléchia ») — « coups de vie dans la gueule » comme dit une chanson. Angél, s’apprêtant à traverser cette ville qui n’est pas la sienne mais où il ne peut que rester, ne pouvant retourner dans la sienne, à côté de Saint Jacques de Compostelle (« vous savez, là où il y a eu l’accident de train »), puisque là-bas tout le monde y connaît son passé, l’y assigne à jamais, et puisqu’il y a cette petite fille à « Aléchia ». Angél, avec juste le besoin d’un café, sorti de son mauvais sommeil dans sa cabine téléphonique — mais à cette heure-ci les machines à café sont nettoyées et éteintes dans les bars, c’est la nuit. Angél refusant de voler la couverture de la terrasse du bar qu’on entreprenait de lui faire discrètement passer — et alors, en plus des billets, on lui donne un ticket de métro, pour ne pas qu’il traverse à pieds la ville encore pluvieuse et froide.

Et là, juste après, on imagine, Angél dans les couloirs du métro passant devant l’affiche au slogan du théâtre. Et là on regrette de n’avoir que maugréé, de n’avoir craché qu’en pensée.

*

PS : quelques jours plus tard, revenu de loin loin, passant en bordure d’autres rails bien (trop, bien trop) connus, tombé sur une autre récupération de phrase en guise de slogan publicitaire.

PC&L cp ftm

Nulle info de plus, un teaser (autre grand coup pseudo-aphoristique de com’), l’image à côté n’augure cependant rien de bon pour ce qui suivra. Mais là rien de très grave : avec ces trois (quatre) mots, titre du deuxième album (1983) de new order, paraît-il emprunté aux mots tagués quelques années plus tôt par Gerhard Richter sur les murs de la Kunsthalle de Cologne à la veille de l’ouverture de la biennale, ce qui se glisse et se niche ce soir-là dans la tête, ce sont des fleurs de Fantin-Latour tranchées d’un liseré de couleurs électroniques, et s’enclenche le lent et lancinant (et, oui, doucement mélancolique) développement de Your Silent Face

Décès d’Alain Buffard (après Alain Ménil)

Le chorégraphe Alain Buffard est mort samedi dernier.

Coup fantôme n’étant pas très fort en nécrologie, on préférera renvoyer, pour sa vie, sa position dans la danse contemporaine, ses spectacles, à d’autres, par exemple :

http://mouvement.net/opinions/editos/deces-dalain-buffard-un-tassement-dans-lepoque

Et renvoyer (mise à jour 27/12/’13) aux nombreux liens proposés par cette page d’espacesmagnétiques.com

http://www.espacesmagnetiques.com/2013/12/deces-dalain-buffard.html?m=1

On se souviendra juste de l’image de Buffard, de la légèreté de la force de survie qu’il tenait, fumant une cigarette assis sur les marches du crématorium du Père Lachaise, après la cérémonie d’incinération d’un autre Alain, Alain Ménil, son compagnon, décédé il y a un an et demi .

On en profitera alors pour (coup fantôme n’existait alors pas encore) évoquer cet autre Alain :

renvoyer à son gros et beau livre (après L’Ecran du temps [P.U.L.], Diderot. Théâtre et politique [Philosophies, P.U.F.], Diderot et le théâtre [2 volumes ; Presses Pocket Classiques], Sain[t]s et saufs – Sida, une épidémie de l’interprétation [Belles Lettres]), terminé juste avant sa mort, sur Glissant : Les Voies de la créolisation. Essai sur Edouard Glissant (De l’incidence éditeur, 2012)

citer un petit texte de Pierre Lauret à son propos : http://www.culturessud.com/contenu.php?id=708

regretter que l’on ne retrouve plus sur le net un entretien audio (ou vidéo) où l’on pouvait l’entendre parler de son dernier livre

signaler qu’il y a un entretien (joliment nommé « To be moved« ) entre les deux Alain (Buffard interviewé par Ménil) dans le n° 11 de la revue Outrescène (« Pouvoirs de l’émotion »)

se souvenir que quelques mois encore après sa mort, on croyait apercevoir sa haute stature ou entendre ses éclats de voix certains soirs dans les halls des théâtres ou devant ceux-ci.

Journal des visages flous (Arnaud Michniak)

( D’abord publié en bonus du post précédent [« On a raison de faire ce qu’on fait de penser ce qu’on pense d’être ce qu’on est de continuer dans le même sens« ], il a finalement semblé ce que Journal des visages flous d’Arnaud « je suis entré dans cette cage il y a 10 ou 15 ans et depuis je n’en suis pas sorti » Michniak valait quand même un post spécifique. )

Journal des visages flous :

A partir des trois « Poing perdu » de l’album éponyme (Poing perdu, Lithium, 2007), et filmé lors d’un concert de la tournée correspondante.

(NB : le collectif tient à préciser que le clown et la trapéziste du passage 1’40-2′ [« Dans mes rêves je suis enterré par n’importe qui, par la première personne qui me voit morte ; si je meurs dans un cirque je suis enterré par une trapéziste ou un clown… »] de la deuxième partie sont absolument indépendants de notre volonté.)

Bonus :

« A travers les gens comme au fond de moi » :

http://www.michniak.org

On a raison de faire ce qu’on fait de penser ce qu’on pense d’être ce qu’on est de continuer dans le même sens

Programme, « IL Y A » (L’Enfer tiède, 2002)

(Arnaud Michniak [avant que ne « sonne le tilt »] – Damien Betous)

et tant qu’on y est : « Une vie »

Live, La Boule noire, 2002 :

1/ 00:15 Demain
2/ 03:18 N’importe quoi pour n’importe qui
3/ 06:00 Boomerang
4/ 10:20 Je sais ou je vais
5/ 16:20 la salle de jeux et la peur
6/ 19:36 Le meilleur moyen pour y rester
7/ 22:56 Entre deux feux
8/ 26:31 Et après ?
9/ 29:20 C’est bien
10/ 30:34 Et la ville disparaît
11/ 43:49 Cette page d’histoire
12/ 50:44 Une vie

Bogue (1/3) :

(NB : vidéo live « Une vie » + original « Entre deux feux » + original « Cette page d’histoire » en commentaires)

Mise à jour 9/12/’13 : suppression des deux vidéos du Journal des visages flous de Michniak, transformé en post autonome ; et modification du titre de ce post en conséquence.