« Regardez… » : Passim (Théâtre du Radeau / François Tanguy) — notre musique

Théâtre du Radeau, Passim, mise en scène et scénographie de François Tanguy

à la Fonderie au Mans jusqu’au 14 décembre. Réservations : l’espal.

 

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Elle (Laurence Chable) entre, elle s’avance ; elle est devant un cadre, devant ou dans le miroir, selon d’où on la voit (et on peut la voir de différents endroits même si l’on reste assis au même) ; et commence :

 » Regardez. Là-bas, au raz de la crête… ne dirait-on pas une tête qui apparaît… une tête casquée. Oui — un casque empanaché…, et la nuque — une nuque de taureau. Les épaules, tenez… les bras… l’épaulière qui scintille… (…) les quatre bêtes. Il n’y a que les pieds que la crête cache encore. Maintenant il est sorti tout entière de l’horizon, le quadrige. Comme le soleil d’un matin de printemps. ah ! c’est qu’il les mène rondement ; et avec le fouet, comme il y va. On dirait qu’elles tire le char par la vapeur de leurs naseaux. Le cerf devant la meute ne vole pas plus vite. Les roues du char sont deux disques pleins ; le regard s’y brise. Mais là, derrière lui, quoi ? Au ras de la crête… De la poussière… Des tourbillons de poussière… une nuée d’orage. Un éclair. Penthésilée. La Reine. Dans la foulée du Pélide. Et toute sa troupe d’Amazones. La Mégère. La Furie. Regardez-là se coller à lui, la joue contre la crinière…, et boire d’une bouche goulue l’air qui la freine. Elle vole comme si un arc l’avait décochée.

(…)

Par terre. Tout de leur long. Tout est fondu comme un feu de forge: cavales, cavalières, tout est mêlé. Plus rien qu’un nuage de poussière, avec des éclairs d’armes et de cuirasses. L’œil le plus perçant n’y verrait goutte. Un nœud, un tortillon de chevaux et de femmes… Les chaos d’avant notre vieux monde était moins embrouillé. Pourtant… une risée de vent. On commence à voir plus clair. L’une d’elles se relève. Ah mais, le nœud se débrouille lentement. Quel grouillement autour des casques et des lances… »   (Kleist, Penthésilée, trad. Julien Gracq).

Regardez (et écoutez). Des corps qui s’élancent, s’appuient sur des tables, s’y lancent, se tiennent en équilibre précaire, se portent. Des solitudes même si elles peuvent être sous le regard de plusieurs, des mouvements collectifs, donc convergents et divergents. Des tragédies en théâtre de foire, des séquences burlesques ou grotesques où  percent les mythes désaffectés (et cela veut aussi dire relancés, relançables, réappropriables), les tragédies de l’Histoire, comme les nôtres plus petites — ce sont les mêmes affects, les mêmes forces qui les meuvent.

Regardez (y compris en écoutant). Les héros sont fatigués. Hercule (Muriel Hélary) énumérant ses travaux anciens, voix un peu rauque, sous les regard de militaires en manteaux du siècle dernier. Puis sous celui d’un seul. Folie de cette femme (qui se trouve être Penthésilée, mais peu importe) après le combat. « Malheureux le peuple qui a besoin de héros » (Brecht). Malheureux peut-être aussi le héros qui n’a plus de peuple, d’ailleurs. Vieux mythes dépouillés de la grandeur de leur héroïsme, abandonnés — mais alors qu’est-ce qu’on en fait ? Couronnes de carton, robes et parades de bal d’un monde qui a passé mais semble ne pas le savoir encore. Le bicorne de Napoléon en cavalcade sur les épaules de quatre porteurs — ah ! l’Esprit de l’Histoire en marche à Iéna, tu repasseras. L’Histoire, notre Histoire, ce grand siècle (oui, le « précédent », ce long siècle précédent, dont quelques voix enregistrées émergent par moments) de chaos, de destruction et de violences qui est encore le nôtre, puisque nous en sommes bel et bien toujours pris dans son « héritage ».

Regardez (c’est-à-dire regardez-écoutez, percevez, reconnaissez mais pour ne surtout pas « reconnaître ») : ce vieux roi (Lear) (Patrick Condé) qui partage son royaume entre ses trois filles, dont la voix se mue par moments en chant-plainte, avant de basculer dans la fureur la plus rageuse pour en maudire et déshériter une.

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Regardez cette sorte de Don Quichotte (Jean Rochereau) perdu sur son cheval de carton et de tissu, couverture dorée et jarretière rouge, qui monologue en espagnol (et ce n’est bien sûr pas Don Quichotte, mais La Vie est un songe : « Hipogrifo violento, que corriste parejas con el viento… ¿ Donde, rayo sin llama, al confuso laberinto desas desnudas penas te desbocas, te arrastras y despenas ?… », mais là encore peu importe). Ce chevalier en déshérence sur son faux cheval et sous son grand chapeau, ou simplement cet homme en solitude ; en attente dans ou de sa quête — mais qui pourra continuer à parler, voix droite, le visage renfermé dans un énorme casque-tube en carton.

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Ecoutez ce que doivent (devaient) en penser les animaux du zoo de Berlin à la fin de la seconde guerre mondiale.

Regardez (mais n’espérez pas contempler, vous ne le pourrez pas, le mouvement est partout, pas de possibilité de sidération, et ce serait trop facile ; et ne cherchez pas le discours, le propos, la solution — c’est à nous de résonner [et non de raisonner], de faire écho, de se saisir,de ressaisir).

Comme toujours avec le Radeau, ça échappe, mais tout se joue et s’imprime dans l’ouverture que cette échappée même suscite. Arracher les images du réel à ce qu’elles ont d’assigné, les remettre en jeu — le mouvement du sensible —, comme des matières. Tout fonctionne alors , au fil de la succession des séquences et de leurs cadrages mouvants, par échos et récurrences, qui s’ils produisent des résonances de motifs le font à chaque fois selon de tout autres mouvements, rythmes et trajectoires. Rien ne se fige, tout s’enchaîne en se dissociant, s’associe en se diffractant. « Passim » : disséminé ça et là, en divers endroits, à la suite.)

Ecoutez (et regardez) ces brouhahas, d’où émergent des bribes des déclamations paisibles et des loghorrées virulentes. Le son des voix et des corps mêlés alors même qu’ils regardent chacun vers leur horizon, ou qu’ils luttent les uns avec les autres. Ces hommes et ces femmes face à face, éternelle rengaine. Ces corps qui s’élancent les uns contre les autres, se séduisent, s’attirent, se rejettent, forment mêlées confuses qui rejettent par moments l’un d’entre eux, comme par une brusque marée, sur une table au tout devant de la scène, visage (Karine Pierre, e. a.) surgi pris par l’intensité d’un irrépressible pour profèrer des mots incompréhensibles hors du flux impétueux de sa parole. Les équilibres précaires, les déséquilibres, les élans, les lancées, les chocs, les disputes, les regards d’humanité. Ce sont nos affects, nos lancées et nos stases, nos trébuchements, nos tensions, nos impulsions, nos attentes, nos douceurs, nos violences.

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Eh oui.

Ce sont des figures de théâtre.

Mais/Et ce sont notre Histoire, nos humanités, nos affects, les mouvements que nous initions et dans lesquels nous sommes pris ; notre musique.

 

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PASSIM

Conception, mise en scène et élaboration sonore François Tanguy, Éric Goudard
Lumières François Tanguy, François Fauvel
Avec  Laurence Chable, Patrick Condé, Fosco Corliano, Muriel Hélary, Vincent Joly, Carole Paimpol, Karine Pierre, Jean Rochereau et la participation d’Anne Baudoux
Régie générale François Fauvel
Régie lumière François Fauvel, Julienne Havlicek Rochereau
Régie son Éric Goudard
Construction, décor François Fauvel, Vincent Joly, François Tanguy, Julienne Havlicek Rochereau, l’équipe du Radeau
Administration, intendance  Pascal Bence, Leila Djedid, Franck Lejuste, Martine Minette, Nathalie Quentin, Sonny Zouania et l’accompagnement de Claudie Douet.

La Fonderie : jeu 05.12 – 20:00, ven 06.12 – 20:00, sam 07.12 – 17:00, mar 10.12 – 20:00, mer 11.12 – 18:30, jeu 12.12 – 20:00, ven 13.12 – 20:00, sam 14.12 – 17:00

puis : 14 au 17 janvier 2014, Le Grand R Scène Nationale La Roche-sur-Yon ; 22 au 30 janvier 2014 à Nantes (LU, le lieu Unique avec Le Grand T -Théâtre de Loire-Atlantique)

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