Angél et le slogan

Chacun veut… cp ftm

C’est une publicité dans le métro. Pour un théâtre. C’est sûrement une citation tirée d’une des pièces présentées (sans doute pas Offenbach, mais sait-on jamais ?). Sur les réseaux sociaux, le théâtre dit qu’il « s’affiche », les gens répondent avec des points d’exclamation enjoués que ça se remarque, ça en jette. Là où cette photo a été prise, l’affiche est juste avant le quai et les rails. La phrase est potentiellement juste, elle pourrait même être assez belle (on pourrait la retourner, si elle se présentait de manière à), elle est forte — même si pour le spectacle, on lui préférera celle de Beckett dans L’Innnomable : « C’est ça le spectacle, attendre seul, dans l’air inquiet, que ça commence, que quelque chose commence, qu’il y ait autre chose que soi« . Là, elle est violente. Elle « questionne », hein, comme on le dit dans la com’, et on imagine que parmi les milliers de regards qui la croisent il doit y en avoir pour lesquels elle peut sonner bien plus brutalement. Sortie du contexte dans lequel elle doit se trouver (la bouche, les phrases, l’échange), c’est un slogan qui ne vend rien mais cherche juste l’accroche, une phrase choc, un faux aphorisme en forme de provocation vide. Comme tout le couloir, tous les couloirs, sont recouverts de phrases aux mêmes intentions, on passe, on s’est arrêté et se l’est gravée dans la tête bien sûr (la preuve : on la photographie), mais on hausse les épaules en maugréant une insulte silencieuse, on presse le pas, on sort.

Mais le soir, il y Angél. Angél Pulco (oui : « Angél Pulco », à moins que je n’écorche ce nom parce qu’il l’aurait écorché ; et bien sûr ce post est surtout pour que ce nom — cet homme — existe quelque part, même si je l’écorche, comme lui pouvait écorcher « Alechia » pour « Alésia » au point qu’on croie qu’ « Alexia » était le nom de sa fille). Angél, dans la rue encore mouillée de la pluie d’il y a peu, tiré de la cabine téléphonique où il dormait et en route pour un foyer portugais à l’autre bout de la ville. Angél et la parole qui se libère, le besoin de parole, de se dire, longuement, qui échappe, qui débonde, dans cet état de lâcher-prise que produit la fatigue de l’absence de sommeil, l’épuisement. Les larmes d’Angél, pas à flots mais affluant sans cesse jusqu’à la limite des paupières qu’elles débordaient par à-coups, « ma mère est morte, ma mère elle est morte », adoption, drogue, l’oncle qui bat la mère, lui qui semble-t-il a frappé l’oncle, 7 ans de prison, une fille (et la mère de celle-ci, aussi) à Paris (pas « Alexia » : à « Aléchia ») — « coups de vie dans la gueule » comme dit une chanson. Angél, s’apprêtant à traverser cette ville qui n’est pas la sienne mais où il ne peut que rester, ne pouvant retourner dans la sienne, à côté de Saint Jacques de Compostelle (« vous savez, là où il y a eu l’accident de train »), puisque là-bas tout le monde y connaît son passé, l’y assigne à jamais, et puisqu’il y a cette petite fille à « Aléchia ». Angél, avec juste le besoin d’un café, sorti de son mauvais sommeil dans sa cabine téléphonique — mais à cette heure-ci les machines à café sont nettoyées et éteintes dans les bars, c’est la nuit. Angél refusant de voler la couverture de la terrasse du bar qu’on entreprenait de lui faire discrètement passer — et alors, en plus des billets, on lui donne un ticket de métro, pour ne pas qu’il traverse à pieds la ville encore pluvieuse et froide.

Et là, juste après, on imagine, Angél dans les couloirs du métro passant devant l’affiche au slogan du théâtre. Et là on regrette de n’avoir que maugréé, de n’avoir craché qu’en pensée.

*

PS : quelques jours plus tard, revenu de loin loin, passant en bordure d’autres rails bien (trop, bien trop) connus, tombé sur une autre récupération de phrase en guise de slogan publicitaire.

PC&L cp ftm

Nulle info de plus, un teaser (autre grand coup pseudo-aphoristique de com’), l’image à côté n’augure cependant rien de bon pour ce qui suivra. Mais là rien de très grave : avec ces trois (quatre) mots, titre du deuxième album (1983) de new order, paraît-il emprunté aux mots tagués quelques années plus tôt par Gerhard Richter sur les murs de la Kunsthalle de Cologne à la veille de l’ouverture de la biennale, ce qui se glisse et se niche ce soir-là dans la tête, ce sont des fleurs de Fantin-Latour tranchées d’un liseré de couleurs électroniques, et s’enclenche le lent et lancinant (et, oui, doucement mélancolique) développement de Your Silent Face

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3 réflexions au sujet de « Angél et le slogan »

  1. Il y a aussi une phrase de Musil, je la cite de mémoire, qui dit la chose suivante: il y a des jours où j’arrive à sortir de moi. Mais entre le dépassement du petit soi narcissique (Musil) et le grand débarras du marché moderne (la photo), ou entre ce que Novarina appelle (sortir de l’homme) et la formule d’un des pdg de Carrefour (nous sommes peut-être allés trop loin dans la déshumanisation…), il y a un pas de géant. Un trou. C’est dans ce trou, qui nous aspire, car parfois on ne sait plus, que patauge la vulgarité de cette affiche. Bien à toi cher Coup Fantôme et pour mémoire (Matthieu)

  2. en moi cette phrase de Barthes (« on écrit toujours avec de soi »), un aphorisme de Kafla (« Le bonheur, c’est de comprendre que la place que tu occupes ne peut être plus grande que ce que peuvent recouvrir tes deux pieds. »), cet autre (« Les cachettes sont innombrables, le salut est un, mais il y a autant de possibilités de salut que de cachettes. »), cet autre encore (« Dans le duel entre toi et le monde, assiste le monde. »), cet autre enfin, surtout (« À partir d’un certain point, il n’est plus de retour. C’est ce point qu’il faut atteindre. ») Et dans toutes ces phrases qui s’emmêlent et se contredisent, ne pas savoir ce qui tient de soi et de l’autre, du visage d’Angél (dont je serai pour toujours privé), de celui qui se pose tous les matins sur le miroir, de celui qu’on a dans les rêves, ou sur les photos brûlées, mais pas assez — ne pas avoir assez de mains et d’ongles pour déchirer ces affiches, et gratter avec les mains et les ongles qui restent d’autres mots, ceux de coup fantôme par exemple.
    Pensées.

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