Sur les cendres du monde… (la liberté intérieure) — Marc François / Pompée-Cinna

Hier ont commencé les représentations de Cinna, de Corneille, dans une mise en scène de Noël Casale, à l’Echangeur à Bagnolet. Aucun membre du collectif n’a  encore vu le spectacle ; mais, Noël Casale ayant été acteur pour Marc François, s’est ravivé le souvenir du diptyque La Mort de Pompée / Cinna qu’avait mis en scène, il y a une vingtaine d’années (1994) Marc François, suicidé il y a plus de 7 ans déjà. Images d’éclairages au gaz, de traversées de chariot, d’un monologue initial d’Emilie (Valérie Schwarcz) à la lisière des larmes… En écho, en souvenir, pour maintenant encore, les textes de programme de ce diptyque :

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Nous avons travaillé sans lumières électriques, comme un endroit de catastrophe, un endroit humilié, comme le sont ces personnages. La Mort de Pompée est une mise en cendres du monde ainsi qu’une mutilation mentale de tous les êtres. Toutes ces bougies, ces lampes à gaz dans un air vicié, gazeux, dans une poudrière demandent aux acteurs une sensibilité particulière non seulement de ce qu’ils disent mais de leur lumière fragile découvrant des zones obscures, tremblantes, révélant des ombres fuyantes. Ainsi l’innommable s’entendait, résonnait en eux et autour d’eux. Cinna se construisait sur ces cendres et là, impossibilité de continuer avec ces sortes de lumière. L’électricité est arrivée, implacable, immuable, au-dessus d’un gril. Tous ces enfants des protagonistes de La Mort de Pompée, animés par le désir de suicide (pas pour mourir mais pour vivre enfin !) dans un monde en paix, ressemblaient aux jeunes de notre époque. La calme lumière, ils ne la voyaient pas, la subissaient, dépossédés de l’action de la mettre en chemin. Mais à quel point ils sont beaux, à quel point ils vont mourir, à quel point ils sont libres, libres aussi de remettre le monde au monde, dans la gloire et la douleur de leur sacrifice, et ainsi plus encore risquer tous les périls, à s’en évanouir, à s’y dissoudre, à n’être plus qu’un gouffre pour que la liberté intérieure jaillisse d’un trait, incongrue, incongrue, sous l’effet de la grâce. Ils ne mourront pas, il y a miracle : la mort est blessée à mort.

Marc François

 [texte du programme des représentations (reprise) de La mort de Pompée, Cinna au Théâtre de la cité internationale, novembre-décembre 1994]

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Ce qui est dit n’est pas ce qu’on entend

II ne s’agit pas en un spectacle de mettre en scène toute La Mort de Pompée puis tout Cinna. Nous essaierons de les accoler, d’en dégager comme une nouvelle pièce.

Les êtres ne disent pas ce qu’ils sentent. La passion est innommable. Tenter de la nommer est un leurre, un rétrécissement qui finirait par occulter ce qu’il y a d’humain en eux. Ils n’en parlent pas mais ils chantent. Ça tremble entre l’être et le paraître. D’autres raisons que la raison jaillissent dans l’inouï, l’invisible. Ils seront toujours insatisfaits. L’œil ne se satisfera jamais de voir, ni l’oreille d’entendre. Ainsi, ils sont hommes au monde. Et il n’est pas vrai que ce sont des surhommes. L’émotion si elle éclate, est toujours incongrue, visible mais sans voix. Après «je t’aime», «j’aime», «je suis», il n’y a pas plus. On croirait à des trous, à des manques, injustement.

Les êtres de La Mort de Pompée sont déjà humiliés définitivement. Physiquement et moralement. Ils ne peuvent se dresser que sur des cendres. Ainsi tout brûle. Mais leur gigantisme est éphémère car ils brûlent à leur tour dans le même mouvement. Toute une mémoire est anéantie et l’on peut penser à l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie.

Leurs enfants, les protagonistes de Cinna, ont leurs pieds posés sur ce carnage. Tout est reconstruction. Pour eux, aucune humiliation physique. Pourtant ils se remémorent les douleurs anciennes. Ils veulent éprouver eux aussi le gigantisme éphémère. Une odeur de sainteté malgré leur putanisme. Peut-être grâce à lui. Ils courent ainsi tous au suicide, Ils refusent d’exercer le pouvoir, aussi ils refusent d’exercer la passion. Seul moyen pour que les deux s’exercent à leur insu et saccroissent démesurément. Ils ne savent plus le vrai du faux, si ce qu’ils pensent est vraiment à eux, si leur corps même est à eux. « Toujours ils s’aperçoivent du «je est un autre».

Tout ce labeur qui commence pendant La Mort de Pompée et se poursuit dans Cinna en deux phases pourtant distinctes mènera ces nouveaux êtres au recouvrement subit de leur liberté intérieure et lorsqu’elle se découvrira, une joie trop énorme réunira et emportera ces hommes et ces femmes. Trop énorme peut-être pour nous, public.

Marc François

[Texte publié (en version raccourcie) dans le programme de la création au Théâtre National de Bretagne, 1994.]

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Une réflexion au sujet de « Sur les cendres du monde… (la liberté intérieure) — Marc François / Pompée-Cinna »

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