Pulvérisés (A. Badea / A. Guillet & J. Nichet)

Pulvérisés

d’Alexandra Badea, mise en scène d’Aurélia Guillet et Jacques Nichet

Théâtre de la Commune CDN, Aubervilliers, du 19 mars au 5 avril
(Photo Franck Beloncle)

(Photo Franck Beloncle)

Deux acteurs — un homme, une femme (Stéphane Facco, Agathe Molière, denses et remarquables) ; quatre personnages — deux hommes, deux femmes, de Dakar, Bucarest, Shanghai, Lyon —, quatre photos qui se forment et s’installent pour leur donner un visage sur les deux vastes écrans qui constituent la scénographie du spectacle : quatre personnages dont les deux acteurs se font alternativement les voix — voix elles-mêmes traversées par, ou dialoguant avec, d’autres voix, et sons. Voix intérieures et extérieures à la fois, corps et voix intimes même si déjà légèrement décollés, étrangéifiés par l’usage du micro HF, à la fois comme absorbés par l’ombre et s’en détachant dans un subtil travail de lumière où le contre-jour domine et qui fait de l’espace dans lequel se trouvent les corps parlant à la fois un espace de disparition et un espace mental, pris entre conscience et inconscience. Sous les regards vivaces des images fixes, suspendues en plein mouvement et en pleine vie, qui leur donnent identité et singularité — en regard de ces regards —, Stéphane Facco et Agathe Molière incarnent ce processus d’étrangeté à soi-même que l’on nomme aliénation. Et nous, spectateurs, nous y trouvons véritablement confrontés — dans le même va-et-vient entre distance et pénétration, non pas dans le confort d’un surplomb en fin de compte indifférent mais face au processus même de destruction du sujet que peut produire le travail et sa division mondialisée : dans l’interpellation active que constitue le fait d’être à la fois devant et dedans l’enjeu humain d’une telle aliénation à l’œuvre. Toute la réussite et la force du dispositif, de la mise en scène et de la direction d’acteurs de Pulvérisés par Aurélia Guillet et Jacques Nichet (avec Philippe Marioge pour la scénographie, Nihil Bordures pour la création musicale et sonore, Jean-Pascal Pracht pour les lumières, Mathilde Germi à la création vidéo) est dans cette capacité à rendre sensible une telle expérience, à faire entendre et résonner le texte d’Alexandra Badea dans ce qu’il a de plus fort en manifestant la densité humaine de ces paroles en cours de désingularisation. Elle met en œuvre — plastiquement, sonorement, vocalement, corporellement — une circulation sensible entre le processus de l’aliénation et ce qui peut, tant que bien que mal, survivre ou résister de l’humain, tout comme entre l’objectivité du récit de la déshumanisation et l’intériorité qu’engage son épreuve. Ni constat dénonciateur qui ne mange pas de pain ni anecdotisation lointaine, mais plongée au cœur même de ce qui se joue dans les êtres, l’investigation de la déshumanisation libérale contemporaine que montre la pièce d’Alexandra Badea marque alors durablement, ne peut pas nous glisser sur les plumes.

Photo : Franck Beloncle

Photo : Franck Beloncle

Pulvérisés

d’Alexandra Badea
mise en scène d’Aurélia Guillet et Jacques Nichet
avec Stéphane Facco et Agathe Molière
scénographie Philippe Marioge musique originale Nihil Bordures création vidéo Mathilde Germi création lumières Jean-Pascal Pracht costumes Elisabeth Kinderstuth assistante à la mise en scène Ariane Boumendil
Théâtre de la Commune CDN, Aubervilliers, du 19 mars au 5 avril
(mardi et jeudi à 19h30, mercredi et vendredi à 20h30, samedi à 18h, dimanche à 16h)

Ashley’s to Ashley’s

Robert Ashley : 28 mars 1930 – 3 mars 2014.

Cheval-Radio lui avait il y a peu consacré une émission, écoutable ici :

http://www.cheval-radio.com/article-cheval-73-robert-ashley-122152667.html

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PS : Cheval-Radio = Nicolas Jorio, qui sera avec That Summer ce jeudi 6 mars au Café de la danse, en première partie de Motorama.

http://www.cafedeladanse.com/motorama/