Citade alta

Bahia. Saint Sauveur de la Baie Tous les Saints.

Touristiquement, c’est sûr, c’est un peu la juxtaposition du Mont Saint-Michel (le centre historique : la Citade alta) et de Miami Beach (Barra).

Dans un grand port.

L’océan. La baie. Les cargos qui quittent la baie, et ses entrepôts, ses grues …, passent Farro et partent, à la file, sans arrêt.

Plus loin il n’y a rien, l’étendue de l’eau, rien à l’horizon pendant des milliers de kilomètres, des jours, fut un temps c’était des semaines, des semaines. Dans l’autre sens, portugais et autres, des semaines de bateau et voir la terre, voir cette baie — « Sauveur de tous les Saints ». … Autre point de vue : à fond de cale, de l’Afrique à là, les esclaves.

Citade alta. La capitale historique, le lieu touristique par excellence. Baroque (d’influence) portugais(e) et mémoire afro via celle de l’esclavage, mâtinée de contre-culture afro-tropicale des 60s-80s. Commerce touristique, animation et imagerie touristique ; et petits boulots pour touristes, agressif. Agressif, oui. De petits boulots de pauvreté : du guide au trouveur de taxi qui interpellent sans cesse, au vendeur de bière (écriteaux sur carton, écrits à la main : « 3 Skol pour 5 reales »), de caïpi…, et au ramasseur de canettes vides avec son grand sac plastique pour quelques reales chez le ferrailleur.

Bahia cannettes

Mais ces stands de bière et de caïpi, et d’agarajé (sur les places touristiques) ou de hot-dogs ou de brochettes, sans compter le capoeiriste qui saute devant la voiture qui te dépose en bas de la citade alta, ils jouent pour les touristes, sur les terreiros et dans les rues autour ; mais ils ne sont pas forcément là pour les touristes — ou plutôt, un peu plus bas, les autres ne sont pas pour eux, ou pas seulement, ou certains seulement.

Terreiro de Jesus : des noirs, et beaucoup de blancs. Rues autour : les blancs passent, les blacks stationnent. En bas du Pelourinho : que des noirs. Et la musique aussi change : les rythmes de gentille samba de variété du Terreiro laissent place plus bas à des rythmes plus rudes. Boîtes de nuit, bars où la musique monte — bars : tables et chaises en plastique orange, frigos vitrés ; vendeurs de bière sur de petits stands sur le trottoir ; gens qui stationnent et discutent sur ces trottoirs, tout en pouvant,touts seuls parfois, se mettre insensiblement puis plus manifestement à bouger sur le rythme de la musique. Groupes de mecs, groupes de filles ; tous blacks.

Le bar en bas du Pelourinho, au coin de la rue des Zapateiros.

Tout cela sous l’œil de l’omniprésence de la police (police militaire / police fédérale / police toutistique / etc.)

Le jour, la citade alta vit au rythme des touristes. Lorsque la nuit tombe, la « faune » change. Cohabitent les touristes qui vont humer l’ambiance festive, pittoresque et funny ; et les noirs qui arrivent avec la tombée du soir, de plus en plus nombreux avec la nuit. Pour faire la fête, boire, tchatcher, draguer, danser. Et il y a une violence latente dans ce festif là ; on vous le dit et le redit dans les autres villes, où on a peur de Bahia=noirs=pauvres : cela peut aller loin, même s’il ne s’agit que de fête, de bars, de rencontres, de discussions sur le trottoir, d’alcool et de samba afro.

Faire le même tour à plusieurs reprises, pas exactement stationner pour observer mais parcourir régulièrement, encore, encore, la même petite zone, et alors voir, sentir, l’atmosphère qui change, se charge, se change, l’autre vie, l’autre zone temporelle dans la même zone spatiale, l’autre citade alta de quand arrive la nuit.

Prendre d’autres rues, belles maisons de la barroquinha sous la lumière électrique désertée, maisons décrépites et d’autres, nombreuses, refaites et repeintes, « réhabilitées », comme on dit. Et ces inscriptions identiques taguées sur les murs : « Aqui podia morar gente« . On fait le faux sens, bien sûr : menace ? ; puis : mémoire des esclaves morts ici ? Puis, bien sûr : pas « morir« , « morar » — habiter.

Bahia morar

Vers 21h, ce n’est plus pour « nous » : il est possible d’être encore touriste dans les endroits attribués, tout en haut dans la samba de variété, mais plus possible d’être spectateur ou flâneur étranger, de continuer dans les ruelles latérales, hors parcours ; ni de rentrer dans un bar et de s’y mêler. Taxi, retour.

On pense à cet auteur — Koltès —, on comprend comment il a pu jouer à désirer et à se faire peur, à s’en raconter, des histoires, des romans et des films noirs (noirs) ou autres. Quelque chose de l’Afrique, les rythmes, l’ambiance, la profusion, le port d’en bas, regarder sans être abordé, la violence ou l’agressivité de l’abord mêlées à la douceur ; être spectateur, étranger et envieux/désirant de ça, dehors, sous la chaleur ; se raconter/s’imaginer le danger dans la fascination. (Sans compter que « – Et puis, il n’y a pas que les églises qui sont magnifiques… »)

Scène vue l’après-midi, à Barra : la main au cul du black à la fille (blanche) au pantalon léopard moulant. Elle passe avec son copain, pantalon léopard moulant soulignant bien visiblement ses fesses ; deux blacks les croisent, dont l’un est bourré, drogué ou simplement énervé, cherchant la noise — il se retourne, les appelle, revient vers. Eux s’arrêtent, parlent deux-trois secondes, et — le black saisit le cul de la fille dans sa main, les deux blancs s’éloignent très vite, peu rassurés.

(Car) à côté c’est la plage de Farro, blancs (et quelques blacks) allongés à dorer dans le sable devant les surfeurs. Sur la promenade qui surplombe la plage, les noirs pauvres cherchent à vendre de petits services ; et attendent, et regardent ; et matent aussi, sans doute.

Dans la chaleur et l’humidité de l’océan.

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Re-tombée

Un remake hivernal de ‘La tombée

 

Retombée 1 (coup fantôme)

Retombée 2 (coup fantôme)

Retombée 3 (coup fantôme)

Retombée 4 (coup fantôme)

Retombée 5 (coup fantôme)

Retombée 6 (coup fantôme)

Retombée 7 (coup fantôme)

Retombée 8bis (coup fantôme)

 

 

 

(

J’étais retourné les voir ces jours-là, à l’heure la plus avancée, l’hiver commençant, à laquelle s’approchait la tombée du jour. Des jours courts, les jours les plus courts.

Beaucoup de choses tombaient, d’ailleurs.

Autour du chemin goudronné, la surface qui s’étendait devant les yeux était — déjà, d’office — mate : une terre humide, elle aspirait légèrement. Ils étaient là, bien sûr, toujours dressés sur la ligne d’horizon, toujours solitaires, toujours légèrement penchés par des années de vent. Défaits de leur feuillage, devenus traits, ossatures, filaments ; seul l’un d’entre eux avait bizarrement gardé la masse d’une enveloppe touffue ; ils se détachaient sous un ciel gris, uniforme, que traversa un temps l’irruption suspendue d’une petite nuée d’étourneaux.

Je passais à nouveau avec eux ce temps indéfini de la tombée, celle du jour à celle de la nuit, essayant de le saisir ; mais dans ces jours raccourcis, rapides, fugaces, ce n’était plus un temps à guetter ou à passer : c’était entrer dans un temps déjà entamé. La tombée ne faisait que se poursuivre, étrange avancée d’une suspension, dont le début comme la fin n’étaient pas saisissables. Réaliser qu’on était déjà dedans, dans son cours qu’on n’avait pas vu s’initier, alors qu’on pensait en partager la naissance. Elle était déjà là, tout autour, en ces jours courts — c’était leur brièveté même qui étendait, déployait le temps de la tombée. Elle se déposait — temps indéfini, temps infini, jusqu’à la nuit —, bizarre sensation : à la fois plus rapide et plus assourdie — et cet assourdi était sa plus grande étrangeté.

(/La tombée est sourde ; elle ne voit jamais la profondeur qu’elle traverse, elle la découvre, la réalise au fur et à mesure — parce qu’elle dure, et c’est ainsi qu’elle dure. C’est éprouver le poids et le déploiement de ce qui est là — qui s’est constitué, ancré, mais qu’on n’a pas vu se creuser, se déposer ; ou alors à contretemps, sans en saisir la densité ; et qui alors fait retour, se redéploie, se déplie./)

Je les approchais du regard, et c’était alors la même mais une autre tombée.

)

Comme si le rythme propre à cet espace en mouvement…

Train CF 1 (941)

Comme si le rythme propre à cet espace en mouvement continu était devenu son rythme naturel : son tempo, son cadre, son corps. Les vibrations étaient devenues imperceptibles car comme incorporées — l’air dans lequel elle se mouvait, l’eau dans lequel elle nageait sans plus sentir qu’elle nageait, ni même qu’elle était dans l’eau. De multiples soubresauts avaient sans doute depuis des temps modelé son dos, son squelette, redisposé ses muscles. Devant un miroir extérieur à cet espace, elle serait sans doute apparue légèrement brouillée, régulièrement déformée, à donner le vertige ou le tournis au miroir ; un tableau de Bacon sans l’expression du cri, juste ramené à un mouvement comme gratté, un continuum où l’explosion se serait perdue, oubliée dans les ondes de sa diffusion, un vibrato permanent, le geste d’une grisaille.

train CF 2 (952)

Elle s’allongea un peu pour faire un peu plus corps avec lui, comme on s’étend dans un bain, pour essayer de sentir dans tout son corps, et non seulement en un point (siège, épaules) d’où il se répandrait, ce milieu dont elle se rendait compte qu’il était désormais le sien ; pour se fondre avec cette lancée tout autant qu’avec ses frottements — car les vibrations n’étaient que la suite de petites résistances qui se rencontraient et s’exerçaient sur ce mouvement de transit ininterrompu.

Elle leva les yeux,

train CF 3 (939)train CF 3bis (940)train CF 4 (942)Train CF 5 (943 - v 2)

vit au-dessus d’elle d’autres visages.

TRain CF 6b (951 - Version 2)Train CF 6d (947 - Version 2)

Train CF 6c (953 - Version 2)Train CF 6a (946 - Version 2)

Auguri : Roma (uno sguardo può…) [film]

Excellente nouvelle année

Auguri - cp ftme

(photogramme extrait de : )

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Roma (uno sguardo può…)

[v1 – trailer ; 7’33 ; HD] :

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sensunik cp ftme

Le tour de la lune

(1.) Le train est parti, pour fuir loinloinloinloin, en direction d’une ville du Sud dont le nom claquant (« ’.x ») semble promettre l’oubli qui transformerait tout en passé. Il fait encore jour — et là, pourtant, tu la vois. Elle est là, déjà levée, pile en face de ton regard. Pleine, blanche en plein cœur du jour descendant.

Tour de la lune 1 Cp ftme

Tu veux la prendre, t’en rapprocher pour la fixer — mais tu ne fais en fait que la grossir et la déformer.

Tour de la lune 0 Cp Ftme

L’image se fixe, se range dans l’appareil. L’image immédiatement précédente t’apparaît alors, que tu avais déjà oubliée. Elle ne date pourtant que de quelques heures plus tôt — la nuit d’avant (2.) :

Tour de la lune 2 Cp Ftme

Cette nuit-là, tu as pris cette image lors d’un détour impromptu sur cette colline incongrue (« Bonne nouvelle » !), dont tu as appris à l’occasion qu’en la gravissant tu marchais sur des siècles de gravats accumulés, qui l’avaient petit à petit constituée.

(3.) Et ce détour, tu le sais bien, se souvenait d’un autre détour, quelques temps plus tôt, qui t’avait mené, par un tout autre chemin, de l’autre côté de cette même colline ; où tu étais ce soir-là tombé, à côté d’un échafaudage précaire, sur une façade d’étrange coïncidence — un prénom, une question inachevée, des points de suspension, sans compter les autres mots bien plus incongrus et anodins qui y mêlés. Pas de lune à ce moment-là, mais un peu plus tard, cette même nuit, (3bis) tu envoies des mots et des images, en réponse à d’autres (mots, et mots sur des images [4. ?]) : des histoires de nuit, de lumières qui percent dans la nuit, de regard(s), de prégnance, de disparition et d’apparition (ou plutôt / ou vice-versa : d’apparitions et de disparitions). Et dans tous ces mots-là et ces images-là, une vieille lune réapparaît :

lalunelàlunelalune.

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Tour de la lune nuit 4 Cp ftme

Tour de la lune nuit 6 Cp ftme

Une lune dense qui danse, dis-tu à peu près (mais avec ces termes) — et derrière le jeu de mots tu sais désormais qu’il y avait plus (la profondeur et le mouvement ; la densité et la légèreté : ne jamais perdre ni l’une ni l’autre, l’attrait pour la danse des deux) ; une voix / des images obsédante(s), et pourtant … disappearing when appearing (but still appearing when disappeared, la présence de son empreinte une fois évaporée).

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Le temps de griffonner quelques notes dans le train, de rechercher des traces, de te resouvenir (ce qui n’est pas bien difficile, mais au contraire t’entraîne loin), la nuit s’est mise à vraiment tomber.

Alors tu la filmes, la lune.

 lalunelàlunelalune

D’une certaine manière elle danse, là encore, plus encore ; ou peut-être vaudrait-il mieux dire que tu essayes de la garder en ligne de mire tandis qu’elle essaye sans cesse de s’échapper du cadre, joue à cache-cache, apparaît se voile disparaît réapparait, doublée de son reflet dans la vitre, appears-disappears sans cesse tandis que tu t’efforces de la fixer, dans ton vain mouvement vers ailleurs.

 

Elle est à sa place sur le fond de la nuit. Tu notes : « Je ne sais pas si vraiment elle danse, là ; elle me fixe ? — Non, elle me suit, peut-être, m’accompagne. »

(Et à partir du mouvement fuyant, agité et et désordonné d’un (autre) court film, tu te mets à essayer de saisir et fixer quelques images isolées et distinguables — d’un visage).

En tout cas tu te dis : « Puisqu’elle ne me lâche pas, je ne la lâcherai pas ».

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Deux jours plus tard, dans le soir de cette ville que tu pensais d’ « Ex », A. te fait remarquer la lune au-dessus des toits. C’est pleine lune ce jour. Mais elle est trop loin, ou trop claire, ou trop… — ou tu es trop… ; pour toi infixable. Tu ne voulais pas la fixer, d’ailleurs, sans doute. A. la prend en photo ; lui, d’ailleurs, attend ce moment proche où les jours commenceront à rallonger, où se réinventera et se relancera avec l’hiver le mouvement d’une nouvelle année.

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(0.) Ce soir (cette nuit, dans le vent et les sons qui l’accompagnent), tu es à l’endroit même (à l’Ouest, cette fois-ci) où tu avais pris les photos de lune que tu avais envoyées. Mais elle n’est pas là. On est entre le dernier quartier et la nouvelle lune, elle est invisible. Disappearedwhen appearing ? Tu lèves le regard, la cherches, dans toutes les directions. La nuit n’est pas des plus calmes.

Mais peut-être en est-il de la lune comme du monde selon Kleist (Sur le théâtre de marionnettes) : le paradis se trouvant verrouillé, peut-être nous faut-il faire — à l’infini ? — le tour de la lune et voir si le paradis n’est pas ouvert, peut-être, par derrière.

(Il n’y a) Pas de fuite

 “ Me croire en fuite

C’est comme ça que je fuis encore ”

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Il n’y a pas de fuite

On trimballe toujours tout son attirail avec soi

Même en allant loinloinloinloinloin

On ne fait que trimballer que soi

Qu’on voudrait se rendre étranger

Ses images des pensées ses questions des bribes de détails sur lesquels on butte bloque ressasse sans cesse repasse

Même toujours encore plus

Pour se retrouver face à face

Sans les remettre plus en place

A plat ou à distance

Elles t’accompagnent

C’est normal puisqu’elles sont tiennes, sont toi

On ne quitte pas on déplace

Même si tu te voudrais étranger

Tu ne t’es pas étranger

Non, tu t’es de moins en moins étranger.

.

Il n’y a pas de fuite

(pfuit-pfuit)

Tout fait suite, signe, écho :

La lune (lalunelàlunelalune)

Un autoportrait au fond d’une salle qui te regarde,

Un buste effilé aux yeux vides, un homme qui chavire,

Le livre avec le marché et les fleurs ;

Les gens hurlent dans la rue, couvrent les cris que tu écoutes en marchant,

Et puis : les mots ah là terrasse à la table d’à côté ;

Avec la tombée les étourneaux qui reviennent et criaillent ;

Et les réveils à 6 heures du mat’ sans se souvenir de ton rêve mais avec juste la certitude de l’écho de ton rêve,

De l’écho physique et mental de ton rêve,

Les réveils sont toujours les mêmes

Rien ne s’oublie ni ne fuit, c’est avec toi, ça se déploie.

.

Il n’y a pas de fuite

Tu en voudrais presque à ceux (précieux) qui te disent Prends soin de toi, te disent Occupe-toi de toi, Pense à toi

Mais tu ne fais que ça !

Mais là toi c’est ça,

C’est toi avec ça, toi + ça, toi par ça,

Toi dont ça,

Toi donc ça,

Toi et ça, toi-ça,

Toi et pas toi

Toi et autre que toi

Alors quand bien même tu le voudrais tu ne peux pas ;

Non, tu ne veux pas,

Rien à faire,

Ça a l’air compliqué mais c’est tout simple vous ne connaissez pas ?

De toute façon ça ne marche pas comme ça

Parce que à ce moment-là toi c’est quoi ?

.

Il n’y a pas de fuite

Rien ne s’écoule tout redéroule

Ça pointe ça point

Plus tu t’éloignes plus tu te rapproches

Plus tu t’éloignes plus ça s’accroche

C’est toi

Ne change rien, s’approfondit, se dépose, creuse, se sédimente.

Avance, comme ça s’était déposé sans même trop que tu te mentes,

Les réveils après l’oubli des rêves sont toujours les mêmes

Il n’y a pas de fuite

Pas de fuite

Pas de pas

Pas de

D’euh

Pas de pas de pas de deux

Pas de – point de fuite

(swooosh – vanished but not vanishing – point)

Drip-drip

Not

Stop

     So

     Back

Faire retour.

.

 

Angél et le slogan

Chacun veut… cp ftm

C’est une publicité dans le métro. Pour un théâtre. C’est sûrement une citation tirée d’une des pièces présentées (sans doute pas Offenbach, mais sait-on jamais ?). Sur les réseaux sociaux, le théâtre dit qu’il « s’affiche », les gens répondent avec des points d’exclamation enjoués que ça se remarque, ça en jette. Là où cette photo a été prise, l’affiche est juste avant le quai et les rails. La phrase est potentiellement juste, elle pourrait même être assez belle (on pourrait la retourner, si elle se présentait de manière à), elle est forte — même si pour le spectacle, on lui préférera celle de Beckett dans L’Innnomable : « C’est ça le spectacle, attendre seul, dans l’air inquiet, que ça commence, que quelque chose commence, qu’il y ait autre chose que soi« . Là, elle est violente. Elle « questionne », hein, comme on le dit dans la com’, et on imagine que parmi les milliers de regards qui la croisent il doit y en avoir pour lesquels elle peut sonner bien plus brutalement. Sortie du contexte dans lequel elle doit se trouver (la bouche, les phrases, l’échange), c’est un slogan qui ne vend rien mais cherche juste l’accroche, une phrase choc, un faux aphorisme en forme de provocation vide. Comme tout le couloir, tous les couloirs, sont recouverts de phrases aux mêmes intentions, on passe, on s’est arrêté et se l’est gravée dans la tête bien sûr (la preuve : on la photographie), mais on hausse les épaules en maugréant une insulte silencieuse, on presse le pas, on sort.

Mais le soir, il y Angél. Angél Pulco (oui : « Angél Pulco », à moins que je n’écorche ce nom parce qu’il l’aurait écorché ; et bien sûr ce post est surtout pour que ce nom — cet homme — existe quelque part, même si je l’écorche, comme lui pouvait écorcher « Alechia » pour « Alésia » au point qu’on croie qu’ « Alexia » était le nom de sa fille). Angél, dans la rue encore mouillée de la pluie d’il y a peu, tiré de la cabine téléphonique où il dormait et en route pour un foyer portugais à l’autre bout de la ville. Angél et la parole qui se libère, le besoin de parole, de se dire, longuement, qui échappe, qui débonde, dans cet état de lâcher-prise que produit la fatigue de l’absence de sommeil, l’épuisement. Les larmes d’Angél, pas à flots mais affluant sans cesse jusqu’à la limite des paupières qu’elles débordaient par à-coups, « ma mère est morte, ma mère elle est morte », adoption, drogue, l’oncle qui bat la mère, lui qui semble-t-il a frappé l’oncle, 7 ans de prison, une fille (et la mère de celle-ci, aussi) à Paris (pas « Alexia » : à « Aléchia ») — « coups de vie dans la gueule » comme dit une chanson. Angél, s’apprêtant à traverser cette ville qui n’est pas la sienne mais où il ne peut que rester, ne pouvant retourner dans la sienne, à côté de Saint Jacques de Compostelle (« vous savez, là où il y a eu l’accident de train »), puisque là-bas tout le monde y connaît son passé, l’y assigne à jamais, et puisqu’il y a cette petite fille à « Aléchia ». Angél, avec juste le besoin d’un café, sorti de son mauvais sommeil dans sa cabine téléphonique — mais à cette heure-ci les machines à café sont nettoyées et éteintes dans les bars, c’est la nuit. Angél refusant de voler la couverture de la terrasse du bar qu’on entreprenait de lui faire discrètement passer — et alors, en plus des billets, on lui donne un ticket de métro, pour ne pas qu’il traverse à pieds la ville encore pluvieuse et froide.

Et là, juste après, on imagine, Angél dans les couloirs du métro passant devant l’affiche au slogan du théâtre. Et là on regrette de n’avoir que maugréé, de n’avoir craché qu’en pensée.

*

PS : quelques jours plus tard, revenu de loin loin, passant en bordure d’autres rails bien (trop, bien trop) connus, tombé sur une autre récupération de phrase en guise de slogan publicitaire.

PC&L cp ftm

Nulle info de plus, un teaser (autre grand coup pseudo-aphoristique de com’), l’image à côté n’augure cependant rien de bon pour ce qui suivra. Mais là rien de très grave : avec ces trois (quatre) mots, titre du deuxième album (1983) de new order, paraît-il emprunté aux mots tagués quelques années plus tôt par Gerhard Richter sur les murs de la Kunsthalle de Cologne à la veille de l’ouverture de la biennale, ce qui se glisse et se niche ce soir-là dans la tête, ce sont des fleurs de Fantin-Latour tranchées d’un liseré de couleurs électroniques, et s’enclenche le lent et lancinant (et, oui, doucement mélancolique) développement de Your Silent Face