Saul Leiter (3.12.1923 – 26.11.2013)

Références, liens :

un autre beau choix de photos de Leiter sur leclownlyrique.wordpress.com (juré ! nous ne le connaissons pas, et ce n’est pas en cherchant « clown » que nous sommes tombés dessus, nous n’avons donc pas renié notre promesse.)

Galerie Camera Obscura

aux éditions Steidl :

Saul Leiter, 2008, publié à l’occasion de l’exposition consacrée à Leiter à la Fondation Henri Cartier-Bresson

Saul Leiter, Early color

Saul Leiter, Early black and white

Photopoche n° 113 : Saul Leiter

La jetée

Jetée 1 (Coup fantôme)

Jetée 4 (Coup fantôme)

( La jetée, c’était un peu comme la tombée. Un peu avant, ou un peu après, je ne sais plus.

Aller la voir ; souvent, lui dire au revoir.

Marcher sur le béton rongé, usé. S’avancer, déboucher, le poteau qui se dressait à son bout, légèrement et bizarrement décalé ; jusqu’à cet escalier et sa rampe qui s’enfonçaient dans l’eau (et, à marée basse, ne s’enfonçaient que dans le sable).

L’amarre était rouillée. Là pour amarrer quoi ? Je ne l’avais jamais vu servir. Amarre à vide, amarre de rien. Juste là, l’orangé de son attente — ou de son souvenir — avait déteint tout autour d’elle.

L’année suivante, la jetée avait été refaite, le sol lissé ; les escaliers avaient disparu, ils ne descendaient plus vers l’eau verte ; elle débouchait sur un à-pic que plus rien ne léchait. )

Un épisode neigeux (Penti Sammallahti)

Paris sous la neige, Normandie paralysée, Ile-de-France bouchonnée, Nord du pays pris sous une chape blanche ; photos, twits, reportages tv, communiqués accompagnant frénétiquement la transformation passagère de cet épisode neigeux, selon l’expression des voix de la météo, ici. Mais au-delà d’ici, il y a ici au loin : sans commune mesure, d’autres paysages de neige, d’autres masses blanches qui filtrent et diffusent la lumière, font se détacher les figures humaines et animales, révèlent d’autres graphies et font se redessiner les chemins, étendent l’espace et disposent le regard en panoramique. On en trouve les images dans le magnifique livre rétrospectif du photographe finlandais Penti Sammallahni — Ici au loin — sorti il y a quelques petits mois (tandis qu’était présentée une exposition de ses photographies à la galerie camera obscura à Paris ; il existe également un petit « Photo poche » qui lui est consacré). En particulier dans la série issue d’un voyage dans les îles Solovki, petit archipel russe de la mer … Blanche, au bout du monde et aux confins du pôle (et à la fois réserve naturelle, site d’un très ancien monastère orthodoxe, et lieu historique d’exil puis de déportation au goulag). Ou d’autres, encore, prises dans la neige de Carélie. Prises au cœur du blanc.

Penti Sammallahti, Solovki, mer Blanche, Russie, 1992

Penti Sammallahti, Solovki, mer Blanche, Russie, 1992

Penti Sammallhati, Solovki, mer Blanche, Russie, 1992

Penti Sammallahti, Solovki, mer Blanche, Russie, 1992

Penti Sammallahti, Solovki, mer Blanche, Russie, 1992

Penti Sammallahti, Solovki, mer Blanche, Russie, 1992

 

Penti Sammallahti, Jyskyjärvi, Carélie, Russie, 1992

Penti Sammallahti, Paanajärvi, Carélie, Russie, 1992

Penti Sammallahti, Ici au loin, Actes Sud, 2012, 256 p. (53 €)

Penti Sammallahti, préface de Gérard Macé, Photo Poche n° 103, 2005, 144 p. (13 €)

http://www.galeriecameraobscura.fr

Florence Peterson #2

1.

Florence Peterson - chignon

Elle n’a pas l’air à l’aise avec ce chignon. La masse de chevelure ramenée en un bloc lui donne une stature ; raccord avec la robe, elle pose la figure, donne un genre et une recevabilité à l’image : ceci est un portrait, un portrait de dame, dans toute sa dignité, sa notabilité. Le bracelet qui luit sur la peau du bras, et l’autre bras avec les deux bagues au bout des doigts, feraient percer autre chose, mais qu’ils rejoueront ou ont déjà joué dans d’autres photos, plus intimes — des nus ; mais ici ce voudrait être bien autre chose, dans l’ensemble assorti de la tenue, du bras du fauteuil et du fond. Ce voudrait, ce devrait, et la sensualité ne serait que cachée dans une photo montrable, une photo coiffée.

(Car Florence Peterson a de longs cheveux, que le flou quand elle feuillette un album peut cependant atténuer, que l’on peut cacher en les rejetant dans le dos, ou que l’on tressera en une natte inachevée lorsqu’il s’agira de saisir des poses plus naturelles. De longs cheveux, comme les jeunes filles sirènes de l’époque en ont forcément, pour couler sur de longues chemises blanches ou le long de corps eux aussi blancs.)

Là, robe noire et cheveux ramenés en une masse ordonnée : Miss(is) Peterson ; que le regard plus encore que la pose (mais la pose, déjà, comme s’il fallait artificiellement soutenir cette coiffure de dame) vient contredire. Elle n’est pas à l’aise avec ce chignon : alors le regard ne sait quelle distance jouer, entre l’expression que cela ne peut, tout du moins pas encore, être elle, et la petite hauteur qu’il faut exprimer pour être conforme à ce portrait qui est ainsi (désespérément ? innocemment ? inconsciemment ?) mis en scène — ce petit air hautain de la « dame ». Et il se résout en une troisième expression de distance : j’y suis et je n’y suis pas, je suis picturale (photographiable) parce que l’image dans laquelle cette photo devrait m’enfermer — Miss/Missis Peterson, assise, au bracelet doré — ne saisit pas ce par quoi j’échapperai toujours, et en réponse (pour cacher que c’est par pure et simple impossibilité) mon regard de gêne sera à l’exact milieu entre l’expression de mon malaise et une touche résolue d’interrogation qui, tant que je fixe l’objectif, aura ce léger et triste dédain qui se retournera en autre chose.

Non, le cadre de cette image n’est pas fait pour moi, pense-elle à ce moment, je ne peux pas être cette dame, ce n’est pas moi, il est bien trop tôt ; non, ce n’est pas elle, pense Burty-Haviland exposant la photo et en se disant que, parce que ce n’est pas elle, ce sera donc elle qui apparaîtra sur la plaque, par contraste au fond de toute cette image contrainte.

Peut-être le tournant XIXe-XXe siècle avait-il eu ce modèle de beauté : celui de l’être qui exprime frontalement en un regard ou en un geste qu’il n’est pas là où on le voit, dont le regard porte ailleurs que l’image alors même qu’il fixe l’objectif ou le peintre — je suis là parce que j’assume que je devrais être n’importe où ailleurs que (« anywhere out of ») là.

2.

Elle n’est pas cette dame, se dit Paul Burty-Haviland en exposant la plaque. Je le sais, et son regard me le rappelle. Souvenirs (souvenirs réels, ou souvenirs par anticipation, des images futures un instant dans la mémoire) de bocal à poisson rouge.

florence peterson poisson rouge (cyanotype)

Nourrissant le poisson rouge : la scène ne lui donne pas d’âge, les cheveux sont rejetés derrière le dos, le bracelet et les bagues sont bien là mais se laissent oublier, pris qu’ils sont dans la scène et neutralisés par la robe de vestale antique, le regard est doublement baissé — baissé derrière les paupières, baissé vers la boule de verre remplie d’eau. Elle a mûri, bien plus qu’avec un chignon et une stricte robe noire, toute ramenée à la précision du geste de la main droite comme celui de la main gauche au bord de l’épaule… Aucune dénégation au sein de cette image,  la précision de la scène abolit le temps ; celle-ci serait bien une photographie qui fige, où tout s’immobilise en une suspension picturale, méticuleuse. Florence Peterson est une jeune femme, la jeune femme, simple et hors du temps comme la circonférence d’une sphère remplie d’eau.

Et pourtant, comme en filigrane de cette image — une des plus célèbres images de Florence Peterson, sereine et attentive scène suspendue —, il en existe une autre qui la décale ou la déborde (prise juste avant ? ou juste après ?), où le regard n’est plus baissé mais regarde l’objectif, où les cheveux sont toujours rejetés derrière le dos mais vus de profil, où une interrogation traverse le regard (toujours sous couvert de fixer droit, voulant s’afficher sans gêne, l’objectif) en effleurant le même bocal à poisson rouge ; où la scène apparaît tout autre :

fl peterson - poisson rouge n°2

Et il y a dans cette photo toute l’impossibilité du chignon de tout à l’heure. Et peut-être aussi le risque de l’impossibilité de la sérénité atemporelle de la vestale au bocal à poisson rouge — dans le regard pourtant apparemment assuré qui se tourne vers l’autre regard, celui qui se trouve derrière l’objectif, dans le mouvement de la main posé sur la courbe du verre, voire sous de légères touches de rouge affleurant sous les joues.

3.

Paul Burty-Haviland repense le temps d’un instant à ce qu’il avait réalisé devant certains tableaux de la Renaissance — des annonciations, des nativités : quand il s’était rendu compte que ces vierges (et aussi ces anges) sur les tableaux du cinquecento n’avaient, lorsqu’on les voyait vraiment, que, disons, seize ans ; que toute mise en scène d’une atemporalité de l’image ne pouvait que céder devant ce qui perçait au détour d’un regard et d’un mouvement du corps — ici, du corps et du visage d’une jeune fille de 17 ans.

Cette jeunesse, ce mouvement de léger retrait au sein même de l’image, c’est ce que ce regard lui renvoyait contre toute tentative de constitution d’une scène ; ce qui était destiné à se dissoudre au sein du cadre pour que la photo prenne la valeur d’un tableau, mais dont l’apprenti-photographe, tout en ne sachant qu’en faire, savait qu’il ne devait, ne saurait ni ne voulait pourtant le défaire ; ce qui tout en faisant le mouvement de se glisser dans la pose s’inquiétait de ne pas s’y fondre et murmurait « pas encore, voyons, pas encore ».

(dans celle-ci comme dans d’autres : que ce soit en semblant déjouer, tout en la prenant sous les airs les plus naturels, le fait même de prendre la pose ; ou au contraire en la prenant de manière forcée : )

fl peterson assise jeuneflorence peterson cheveux long regard

Florence Peterson #1

Florence Peterson (lisant ; Paul Burty Haviland, 1909 ?)

Paul Burty-Haviland, Florence Peterson allongée feuilletant un album, 1909-1910

Je ne me souviens plus très bien de la première fois que j’ai rencontré Florence Peterson.

Je ne me souviens même pas si elle était bleue, comme souvent, en cyanotype, vêtue d’une robe blanche ou d’un kimono ornée de motifs floraux, ou bien nue en noir et blanc sur fond de bosquet ; si son regard était baissé dans l’attention comme retirée d’une activité alentie pour la pose (regarder une photo sur un livre, nourrir un poisson rouge…), ou bien porté vers le lointain, comme surprise dans une attente teintée de quelque chose comme un désarroi ou une question, ou encore fixé droit, un peu hautain, vers l’objectif (mais cette image-là — peut-être la plus connue — je ne l’aime pas trop, ce ne devait pas être celle-là).

Ce devait être dans trois pages d’une revue de photo, à l’occasion d’une micro-exposition il y a quelques années de cela ; revue réouverte, reconnue mais finalement abandonnée lors d’un déménagement, il y a moins d’années de cela. Puis je l’ai retrouvée, il y a encore moins, dans un livre trouvé au fond d’une librairie de province — la province d’origine de l’auteur de ces photographies, disparu et par petites touches redécouvert, celui qui a posé et fixé le regard par lequel elle existe désormais à travers ces photos new-yorkaises : Paul Burty-Haviland — ; puis de là recherchée et retrouvée à nouveau, d’occasion en occasion. Comme un petit jeu anodin qui s’ouvrait, d’autant plus prenant qu’il était anodin.

Car quelque chose de particulier retient dans ces images de Florence Peterson, dans le regard que posait sur elle à travers l’objectif Burty-Haviland. Quelque chose se retournant à intervalles réguliers. Quelque chose d’une intimité — je me souviens que m’étaient très vite venus en tête des mots comme « quelle façon touchante de prendre en photo sa copine » : ce qui faisait bizarre pour des photos de 1908-1909, et pour des images si mises en scène ; pour ces photos-scénettes dont les quelques légendes ou commentaires existants ne cessaient de mettre en avant parfois la composition symboliste/symbolique, et en tout cas picturale : « pictorialisme », dit-on pour caractériser et identifier ces photos, leur donner une place, une valeur et une existence dans l’Histoire de l’art (dans laquelle Paul Burty-Haviland, après en avoir été longtemps exclu, est depuis quelques temps, via ces quelques années new-yorkaises passées au contact de Stieglitz et de Clarence H. White, réintégré comme un pionnier secondaire, mineur). (Et la photo ici reproduite est une des plus relâchées, comme saisie sur le vif — mais en 1909, « saisi sur le vif » en photo, cela n’existe pas —, le flou et les pages tournées venant faire à proprement parler bouger le motif et le dispositif classique de la « jeune fille lisant ».)

Et le double jeu du regard de Burty-Haviland devenait en même temps double jeu de la nature même de Florence Peterson ; deux romans différents s’ouvraient alors (peut-être, sans doute, cumulables en un seul, avec épisodes et péripéties, mais en premier lieu tellement plus intriguants comme deux chemins divergents qui s’offraient ; deux hypothèses inverses, avec au milieu tout le champ des croisements possibles) :

– d’un côté, celui du regard amoureux, ouvert par ce que semblait offrir d’intime, de pudiquement impudique, ce regard porté sur une jeune fille dont le nom (associé comme titre à la plupart des photographies la représentant) était alors celui d’un être intensément investi de l’expérience d’une proximité et d’une distance bien particulières  ;

– de l’autre, l’ensemble des photos ramené à quelques séries de prises de vue (série poses en kimono, série nus devant les arbres, série nus en intérieur), à quelques séances de poses chacune singulièrement mise en scène (cadre japonisant, cadre naturel, …), et mis en perspective avec d’autres figures de l’œuvre de Burty-Haviland et de ses contemporains, ce nom devenait un nom parmi d’autres noms : celui d’un modèle, parmi d’autres (même si, parmi les photos de Burty-Haviland, un modèle récurrent, privilégié). (Miss) Florence Peterson comme (Miss) Gladys Granger, par exemple — celle-là même, se pourrait-il, dont elle regarde un peu négligemment la photo dans le livre qu’elle feuillette ici. Un simple modèle, c’est-à-dire quelqu’un qui acceptait (à quelles conditions, dans quel cadre ?) de poser — et éventuellement nue, ce qui n’est bien sûr pas le cas de tout le monde vers 1910 —, pour être le sujet (c’est-à-dire l’objet) du regard et de la composition d’un peintre ou un photographe ; pas tout un chacun, mais avec quelle histoire derrière, alors ? quel type de personne, de/dans quel milieu particulier, et prise dans quelle vie ou quelle aspiration de vie ? Par exemple une actrice : c’est ainsi le cas de Gladys Granger, pour Burty-Haviland et pour Clarence H. White ; et c’est ou ce sera le cas de Florence Peterson (sans doute alors aspirante actrice, même), deux petits rôles sur la scène de Broadway (bien plus tard, en 1924) étant les seules traces que l’on peut retrouver d’elle après les deux années de jeunesse saisies par ces photos.

Car bien sûr, impossible de suivre, après ces séries de photos de 1908-1910, ce qu’est devenue Florence Peterson. C’est le propre de la photographie : il reste des images, singulières, avec ce que l’on peut supposer de vie derrière ce regard (ces regards : celui du photographe, celui de la photographiée), un nom comme légende, c’était il y a un siècle, et puis…

(Et peut-être, d’ailleurs, aurait-ce été un autre nom, peut-être n’aurait-il pas allié un nom et un prénom aux connotations si légèrement différentes, et ses sonorités n’auraient-elles pas eu en elles quelque chose de l’étrangeté d’un « Melody Nelson » ou autre, n’aurait-il retenu ainsi autant mon attention… Mais cela est encore autre chose…)

En tout cas, je me suis pris à revenir à cette image derrière ces images, et au regard qui les avait fait naître et les habitait.

En tout cas, je me suis dit que, puisque je l’avais ainsi rencontrée par hasard, j’allais entreprendre de la suivre quelques temps, aussi peu de traces (sans doute même seules ces quelques photos, sans doute même ne subsistant donc qu’à travers le regard de Paul Burty-Haviland dans son exil bienheureux, et destiné à ne durer que quelques années, à New York) qu’elle ait laissé.

Même si je ne me souviens plus très bien de la première fois que j’ai rencontré Florence Peterson.

 

Mise à jour (juillet ’13) : lien vers « Florence Peterson #2«