« Comment se tenir sur terre avec tout ça. Comment se tenir entre les mots et le trop gros silence. » — Marc François, bis (Victoria, la lettre)

Bon, Coup fantôme ne va pas recollecter et republier tous les textes de Marc François — à d’autres de le faire, ils le font, on le sait, cela ressortira un jour, presque bientôt sans doute, et l’on pourra redécouvrir ces textes, et Marc François. Mais, de fil en aiguille, de texte en texte, après les textes de programmes de Cinna + La Mort de Pompée postés ici il y a peu, le souvenir d’autres, et d’autres spectacles, ressurgissent, insistent. Alors, voici aussi le texte de présentation de Victoria, la lettre, de Knut Hamsun, que Marc François avait mis en scène à Dieppe puis au Théâtre de la Bastille en 1998-99. Et une pensée pour Margaret Zenou, magnifique interprète (précédée, à la Bastille, d’un monologue de Johannes/Pascal Kirsch) de cette Victoria sur le seuil, à la lisière (de la vie et de la mort — « Cher Johannes, quand vous lirez ces lignes, je serai morte » : ainsi s’ouvrait son monologue —, et plus), dans une étroite bande d’espace et comme menacée par la blancheur des lumières, assise sur le bord d’une chaise, entre la crispation/déchirure/dislocation de la douleur et le mouvement d’effacement de la disparition.

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La douleur. On ne sait pas de laquelle il s’agit. Douleur d’amour, douleur de mort. C’est la confusion, c’est en tout cas la maladie. Les états se succèdent, océaniques. Il y a bien sûr la souffrance physique, morale aussi. Perte de l’orgueil, humilité obligatoire, on marche sur la terre, un point c’est tout. Beaucoup de larmes, par trop de sensations mais aussi, parfois, parce que l’on se découvre insensible à tout, alors on pleure.

Donc souffrance et absence de souffrances, aussi tragiques l’une que l’autre. Bouleversé continuellement.

Comment se tenir sur terre avec tout ça. Comment se tenir entre les mots et le trop gros silence. Silence absolu, tyrannisant, qui impose sa loi. Il est très difficile d’énoncer une parole, dernière, qui n’a jamais été dite. Le silence : marcher sur des épingles.

Lumière et transfiguration de l’agonisante. Tout paraît tendre vers le blanc. Aveuglant. Dangereux. Si tout est blanc, tout est mort.

Lumière changeante continuellement, par la fenêtre, on ne sait plus à quoi s’en tenir avec ce temps. Il disloque tout et martyrise les sens.

On ne sait effectivement plus à quoi s’en tenir.

Seul l’amour est un roc et elle s’y assoit inconfortablement comme sur une chaise mais c’est toujours ça.

Plus la mort approche et plus la vie est éclatante.

Il y a peut-être une vraie joie, à faire pleurer.

Une fenêtre, un rideau, une scène très longue et peu profonde comme un couloir et une chaise, isolée.

Elle a une robe simple et longue entre le blanc et le jaune, cou dégagé.

On a peur pour elle, elle paraît trop nue sous l’étoffe.

Déjà on pense au squelette et la chair est de peu de matière, aléatoire et transparente.

Même les os ne résisteront pas et elle n’est plus qu’une flamme, elle laisse une traînée de lumière sur son passage.

 

Marc François

[texte du dossier de presse de Victoria, la lettre, d’après Knut Hamsun, pour les représentations au Théâtre de la Bastille, 2-21 novembre 1999]

 

Un épisode neigeux (Penti Sammallahti)

Paris sous la neige, Normandie paralysée, Ile-de-France bouchonnée, Nord du pays pris sous une chape blanche ; photos, twits, reportages tv, communiqués accompagnant frénétiquement la transformation passagère de cet épisode neigeux, selon l’expression des voix de la météo, ici. Mais au-delà d’ici, il y a ici au loin : sans commune mesure, d’autres paysages de neige, d’autres masses blanches qui filtrent et diffusent la lumière, font se détacher les figures humaines et animales, révèlent d’autres graphies et font se redessiner les chemins, étendent l’espace et disposent le regard en panoramique. On en trouve les images dans le magnifique livre rétrospectif du photographe finlandais Penti Sammallahni — Ici au loin — sorti il y a quelques petits mois (tandis qu’était présentée une exposition de ses photographies à la galerie camera obscura à Paris ; il existe également un petit « Photo poche » qui lui est consacré). En particulier dans la série issue d’un voyage dans les îles Solovki, petit archipel russe de la mer … Blanche, au bout du monde et aux confins du pôle (et à la fois réserve naturelle, site d’un très ancien monastère orthodoxe, et lieu historique d’exil puis de déportation au goulag). Ou d’autres, encore, prises dans la neige de Carélie. Prises au cœur du blanc.

Penti Sammallahti, Solovki, mer Blanche, Russie, 1992

Penti Sammallahti, Solovki, mer Blanche, Russie, 1992

Penti Sammallhati, Solovki, mer Blanche, Russie, 1992

Penti Sammallahti, Solovki, mer Blanche, Russie, 1992

Penti Sammallahti, Solovki, mer Blanche, Russie, 1992

Penti Sammallahti, Solovki, mer Blanche, Russie, 1992

 

Penti Sammallahti, Jyskyjärvi, Carélie, Russie, 1992

Penti Sammallahti, Paanajärvi, Carélie, Russie, 1992

Penti Sammallahti, Ici au loin, Actes Sud, 2012, 256 p. (53 €)

Penti Sammallahti, préface de Gérard Macé, Photo Poche n° 103, 2005, 144 p. (13 €)

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