BiT ‘it (Maguy Marin, BiT)

BIT, conception Maguy Marin, en étroite collaboration avec Ulises Alvarez,Kaïs Chouibi,  Laura Frigato, Daphné Koutsafti, Mayalen Otondo / Cathy Polo, Ennio Sammarco ; direction technique et lumières Alexandre Béneteaud ; musique Charlie Aubry

Théâtre de la Ville (les Abbesses) jusqu’au 15 novembre (avec le Festival d’automne à Paris), et tournée

BiT1

Elle met du temps à vraiment sortir, cette petite farandole à six, comme timide voire légèrement craintive, hésitante en tout cas — derrière la série de plans inclinés qui entourent l’espace —, à entrer sur le plateau pour l’investir, le parcourir, l’habiter. Et pourtant, une fois entrée, quels mouvement, quel/-s rythme/rythmes, quels possibles ; quelle joie. A la file (ondulée), reliés par les mains par lesquelles ils se tiennent ; entre sirtaki, farandole et fest-noz, que sait-on encore (simple et quotidien, évident tout autant qu’ancestral), mais, dans l’ensemble jamais établi mais toujours mis en vie, chacun sa démarche, chacun son corps ; un ensemble fluide qui découvre, simplement et joyeusement, légèrement, vivace, ses possibilités de parcourir, explorer, habiter un espace. Et dont le rythme (qui restent aussi les rythmes) ne collent pas avec mais peuvent exister tout autant avec une litanie (pourtant bien inquiétante, comme sous-tendue de sons destructeurs) que sur des beats et des bits techno. Oh brave new [ou pas forcément new tout autant] world, That has such people in it !

Pourquoi, alors, vient, lorsqu’elle s’éclate en petits groupes et petites scénettes, en duos ou en solitudes singulières se nichant sur le côté d’un plan incliné ou explorant le plateau vide, en gestes et marches (en rythmes, encore) cependant d’abord doux et simples, pourquoi viennent le noir, la violence, la pesanteur, la tension, l’affrontement, le pouvoir, la manipulation, la réification, le viol des beats/bites, l’exploitation… et autres. Pourquoi l’image d’un corps alangui magnifiquement pictural au sommet d’une pente de bois devient-elle amas de corps, entre charnier et partouze — masse informe, indistincte (ou, peut-être, malgré tout — mais… — où irait à la limite de la dissolution la distinction singulière) ?  Pourquoi cet ensemble, pourquoi ces corps, deviennent-ils baiseurs/baisés, niqueurs/niqués, ou autres. Sous masques de visages figés marionnettiques ; sous des soutanes de moines ; avec la vision et le son de pièces de monnaie qui dévalent du haut d’un des plans inclinés ? Avec…

Pourquoi sommes-nous / Parce que nous sommes des corps qui chutent. Tous ceux qui tombent. Des corps qui glissent lentement du haut au bas d’un plan incliné en bois (et, lorsque c’est un corps singulier qu’on voit, c’est aussi beau, et c’est aussi un rythme, un poids de corps dans toute sa beauté).

Alors que, passée cette « période noire » (messe noire, cette violence du monde qui est là, oui, qui est bien vraiment là), farandole refaite, chaînes de différences qui s’entraînent sans s’en-traîner dans les multiples combinaisons de leurs élans singuliers, s’aident, se portent, se soutiennent, s’élancent l’un l’autre et s’ouvrent mutuellement sans cesse des chemins de traverse… là, quelle joie, quels possibles (bien autres que ceux — car ce sont hélas aussi d’autres possibles — évoqués plus haut). Energie partagée/relayée salvatrice de l’humanité de ces corps qui sont, comme tous, et forcément, des corps qui tombent mais alors des corps qui « joiessent », et créent, ouvrent ; qui dansent — ensemble (et non masse), légèreté, mouvement, énergies-ouvertures, lien (et non liens), exploration, élans, soutiens, ententes…

Bit

Bit (photos : Didier Grappe)

Dates de tournée en cliquant ici.

Plus sur le site de la compagnie Maguy Marin.

Danser sur la mort (DeLaVallet Bidiefono, Au-delà)

[Republication d’un post publié au moment des représentations du spectacle au dernier Festival d’Avignon. Au-delà, magnifique spectacle de DeLaVallet Bidiefono, passe à partir de ce soir et pour 5 dates à la Maison des Arts de Créteil — et poursuit ensuite sa tournée ailleurs en France.

http://www.maccreteil.com/fr/mac/event/209/au-dela

]

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« Le titre Au-delà indique bien cet endroit de seuil, du passage. A Brazzaville, les tombes sont partout, la ville est elle-même un cimetière, dans lequel nous vivons. J’en viens parfois à me demander si c’est nous qui sommes morts, ou eux qui sont partis. Nous partageons le même espace. Quant à nous, nous dansons sur les tombes, sur cet espace funeste mais vivant. » (DeLaVallet Bidiefono, entretien dans le programme de salle du spectacle).

Danser sur la mort, danser sur les tombes, danser avec les morts. Avec une vitalité inouïe, et partagée. Une danse macabre, pour des corps à l’énergie intense, vibrante tout autant que tremblante. Possédée, c’est-à-dire partagée.

Le spectacle du chorégraphe congolais s’ouvre sur un corps comme en pesanteur, impressionnant — la faucheuse sous les aspects d’un homme d’une carrure terrifiante, sortant de l’obscurité, au rictus doucement terrible. Il s’achèvera par un monologue répétitif de celui qui aura porté les morceaux de texte de Dieudonné Niangouna qui accompagnent la danse de sa voix abîmée (voix « de hyène », dixit NK) — Athaya Mokonzi, le « Tom Waits congolais » —, adossé à un arbre : « J’aime XXX, mais je suis dans le vide ». Entre les deux, les danseurs (et les musiciens) de Delavallet Bidiefono auront dansé sur et avec la mort : sur les deuils quotidiens, les catastrophes et les charniers de la guerre civile qui apparaîtront à un moment en une image courte et violemment pudique — elle surgit là, par quelques corps allongés les uns à côté des autres, courte séquence parmi les autres, image marquante mais prise dans la foule des autres (« Beaucoup d’images. Trop d’images. » sont les premières paroles du spectacle, dites par le corps de la mort évoqué quelques lignes plus haut). Avec une énergie impressionnante, ils auront convoqué les morts regrettés, commémoré les morts tout autour, les auront accompagné, pris avec eux, porté. Ils auront été ensemble, indistincts. Ils auront dansé la mort, et l’auront elle-même conjurée, apprivoisée dans toute la violence que cela implique, et même mise à mort — un tom de batterie retourné  sur la tête du corps musculeux au rictus sidérant suffit à l’étouffer : elle continue à parler sous la caisse de batterie mais le retournement carnavalesque a bien eu lieu — « A mort la mort »…

Genet avait sans doute rêvé un tel « théâtre dans un cimetière », comme il le réclamait dans L’Etrange mot d’…, faisant revivre les morts, mais aussi aussi vivant avec eux — oui : vivant.

« J’en viens parfois à me demander si c’est nous qui sommes morts, ou eux qui sont partis. » : lorsque un homme (Delavallet Bidiefono) danse et fait venir sur scène une jeune femme, on ne sait si c’est le/la mort(e) qui convoque le/la vivant(e) ou l’inverse — qui est le/la mort(e) et qui est le/la vivant(e), qui regrette et convoque qui. Lorsqu’un homme au rictus grotesque court à toute blinde derrière les arcades du cloître des Célestins, c’est un mort perdu mais dont la course n’a rien d’une disparition, mais tout d’une présence insistante et vivace. Lorsque Athaya Mokonzi scande, dans son rythme et ses costumes de rocker ou pris, manipulé (à l’horizontale, à la verticale, etc.) comme démantelé par d’autres danseurs face au public sans jamais perdre l’assise de sa voix rocailleuse, on ne sait s’il parle d’outre-tombe ou de la présence bien concrète et vivante de sa voix singulière. Lorsque les corps en groupe avancent et reculent, tous ensemble, tous sur le même rythme, du lointain à la face du plateau, ce sont à la fois les revenants et la danse des vivants qui les convoquent. Mêlés, dans cet au-delà qui est en effet un entre-deux (un entre-tous), un « endroit de seuil, du passage » — comme l’est celui de la possession, où les vivants sont habités par les morts qu’ils commémorent, dans une violence intacte mais qui est bien celle de la vie. Corps agités de spasmes et de soubresauts, corps vibrants et tressaillants, qui traversent et sont traversés par la mort qui les entoure. Qui dansent de/sur/avec la mort toujours présente, se jouent d’elle tout en accueillant avec amour ceux qu’elle a emporté qu’elle emporte. Elégie, affirmation de vie, rituel, carnaval, mémoire, résistance : Au-delà est tout ça, dans son énergie vitale incroyable.

Au-delà, chorégraphie de Delavallet Bidiefono dont les représentations viennent de s’achever au cloître des Célestins pour le Festival d’Avignon, sera en tournée cette saison, en particulier en France.

chorégraphie DeLaVallet Bidiefono
musique Morgan Banguissa, DeLaVallet Bidiefono, Armel Malonga
texte Dieudonné Niangouna
assistant à la chorégraphie Destin Bidiefono
lumière Stéphane ‘Babi’ Aubert
son Jean-Noël Françoise

avec Morgan Banguissa, Jude Malone Bayimissa, DeLaVallet Bidiefono, Ingrid Estarque, Ella Ganga, Armel Malonga, Athaya Mokonzi, Nicolas Moumbounou, Igor Nlemvo Massamba.

Les dates de Au-delà après le Festival d’Avignon : du 15 au 17 août 2013 au Zürcher Theater Spektakel à Zurich ; les 19 et 20 août au Noorderzon à Groningen ; du 14 au 18 janvier 2014 à la Maison des Arts et de la Culture de Créteil ; le 21 janvier au Grand R Scène nationale de la Roche-sur-Yon ; le 29 janvier à La Faïencerie Théâtre de Creil Scène conventionnée ; le 31 janvier au Théâtre Romain Rolland de Villejuif ; les 3 et 4 février à la Maison de la Danse à Lyon ; le 6 février à Théâtres en Dracénie à Draguignan ; le 8 février au Carré Sainte-Maxime ; le 11 février à l’Hippodrome de Douai ; le 14 février au Centre national de Création et de Diffusion culturelles de Châteauvallon à Ollioules ; le 18 février au Théâtre de Charleville-Mézières ; le 20 février au Manège Mons Maubeuge.

http://www.festival-avignon.com/fr/Spectacle/3454

teaser MAC :

Le tour de la lune

(1.) Le train est parti, pour fuir loinloinloinloin, en direction d’une ville du Sud dont le nom claquant (« ’.x ») semble promettre l’oubli qui transformerait tout en passé. Il fait encore jour — et là, pourtant, tu la vois. Elle est là, déjà levée, pile en face de ton regard. Pleine, blanche en plein cœur du jour descendant.

Tour de la lune 1 Cp ftme

Tu veux la prendre, t’en rapprocher pour la fixer — mais tu ne fais en fait que la grossir et la déformer.

Tour de la lune 0 Cp Ftme

L’image se fixe, se range dans l’appareil. L’image immédiatement précédente t’apparaît alors, que tu avais déjà oubliée. Elle ne date pourtant que de quelques heures plus tôt — la nuit d’avant (2.) :

Tour de la lune 2 Cp Ftme

Cette nuit-là, tu as pris cette image lors d’un détour impromptu sur cette colline incongrue (« Bonne nouvelle » !), dont tu as appris à l’occasion qu’en la gravissant tu marchais sur des siècles de gravats accumulés, qui l’avaient petit à petit constituée.

(3.) Et ce détour, tu le sais bien, se souvenait d’un autre détour, quelques temps plus tôt, qui t’avait mené, par un tout autre chemin, de l’autre côté de cette même colline ; où tu étais ce soir-là tombé, à côté d’un échafaudage précaire, sur une façade d’étrange coïncidence — un prénom, une question inachevée, des points de suspension, sans compter les autres mots bien plus incongrus et anodins qui y mêlés. Pas de lune à ce moment-là, mais un peu plus tard, cette même nuit, (3bis) tu envoies des mots et des images, en réponse à d’autres (mots, et mots sur des images [4. ?]) : des histoires de nuit, de lumières qui percent dans la nuit, de regard(s), de prégnance, de disparition et d’apparition (ou plutôt / ou vice-versa : d’apparitions et de disparitions). Et dans tous ces mots-là et ces images-là, une vieille lune réapparaît :

lalunelàlunelalune.

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Tour de la lune nuit 4 Cp ftme

Tour de la lune nuit 6 Cp ftme

Une lune dense qui danse, dis-tu à peu près (mais avec ces termes) — et derrière le jeu de mots tu sais désormais qu’il y avait plus (la profondeur et le mouvement ; la densité et la légèreté : ne jamais perdre ni l’une ni l’autre, l’attrait pour la danse des deux) ; une voix / des images obsédante(s), et pourtant … disappearing when appearing (but still appearing when disappeared, la présence de son empreinte une fois évaporée).

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Le temps de griffonner quelques notes dans le train, de rechercher des traces, de te resouvenir (ce qui n’est pas bien difficile, mais au contraire t’entraîne loin), la nuit s’est mise à vraiment tomber.

Alors tu la filmes, la lune.

 lalunelàlunelalune

D’une certaine manière elle danse, là encore, plus encore ; ou peut-être vaudrait-il mieux dire que tu essayes de la garder en ligne de mire tandis qu’elle essaye sans cesse de s’échapper du cadre, joue à cache-cache, apparaît se voile disparaît réapparait, doublée de son reflet dans la vitre, appears-disappears sans cesse tandis que tu t’efforces de la fixer, dans ton vain mouvement vers ailleurs.

 

Elle est à sa place sur le fond de la nuit. Tu notes : « Je ne sais pas si vraiment elle danse, là ; elle me fixe ? — Non, elle me suit, peut-être, m’accompagne. »

(Et à partir du mouvement fuyant, agité et et désordonné d’un (autre) court film, tu te mets à essayer de saisir et fixer quelques images isolées et distinguables — d’un visage).

En tout cas tu te dis : « Puisqu’elle ne me lâche pas, je ne la lâcherai pas ».

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Deux jours plus tard, dans le soir de cette ville que tu pensais d’ « Ex », A. te fait remarquer la lune au-dessus des toits. C’est pleine lune ce jour. Mais elle est trop loin, ou trop claire, ou trop… — ou tu es trop… ; pour toi infixable. Tu ne voulais pas la fixer, d’ailleurs, sans doute. A. la prend en photo ; lui, d’ailleurs, attend ce moment proche où les jours commenceront à rallonger, où se réinventera et se relancera avec l’hiver le mouvement d’une nouvelle année.

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(0.) Ce soir (cette nuit, dans le vent et les sons qui l’accompagnent), tu es à l’endroit même (à l’Ouest, cette fois-ci) où tu avais pris les photos de lune que tu avais envoyées. Mais elle n’est pas là. On est entre le dernier quartier et la nouvelle lune, elle est invisible. Disappearedwhen appearing ? Tu lèves le regard, la cherches, dans toutes les directions. La nuit n’est pas des plus calmes.

Mais peut-être en est-il de la lune comme du monde selon Kleist (Sur le théâtre de marionnettes) : le paradis se trouvant verrouillé, peut-être nous faut-il faire — à l’infini ? — le tour de la lune et voir si le paradis n’est pas ouvert, peut-être, par derrière.

Décès d’Alain Buffard (après Alain Ménil)

Le chorégraphe Alain Buffard est mort samedi dernier.

Coup fantôme n’étant pas très fort en nécrologie, on préférera renvoyer, pour sa vie, sa position dans la danse contemporaine, ses spectacles, à d’autres, par exemple :

http://mouvement.net/opinions/editos/deces-dalain-buffard-un-tassement-dans-lepoque

Et renvoyer (mise à jour 27/12/’13) aux nombreux liens proposés par cette page d’espacesmagnétiques.com

http://www.espacesmagnetiques.com/2013/12/deces-dalain-buffard.html?m=1

On se souviendra juste de l’image de Buffard, de la légèreté de la force de survie qu’il tenait, fumant une cigarette assis sur les marches du crématorium du Père Lachaise, après la cérémonie d’incinération d’un autre Alain, Alain Ménil, son compagnon, décédé il y a un an et demi .

On en profitera alors pour (coup fantôme n’existait alors pas encore) évoquer cet autre Alain :

renvoyer à son gros et beau livre (après L’Ecran du temps [P.U.L.], Diderot. Théâtre et politique [Philosophies, P.U.F.], Diderot et le théâtre [2 volumes ; Presses Pocket Classiques], Sain[t]s et saufs – Sida, une épidémie de l’interprétation [Belles Lettres]), terminé juste avant sa mort, sur Glissant : Les Voies de la créolisation. Essai sur Edouard Glissant (De l’incidence éditeur, 2012)

citer un petit texte de Pierre Lauret à son propos : http://www.culturessud.com/contenu.php?id=708

regretter que l’on ne retrouve plus sur le net un entretien audio (ou vidéo) où l’on pouvait l’entendre parler de son dernier livre

signaler qu’il y a un entretien (joliment nommé « To be moved« ) entre les deux Alain (Buffard interviewé par Ménil) dans le n° 11 de la revue Outrescène (« Pouvoirs de l’émotion »)

se souvenir que quelques mois encore après sa mort, on croyait apercevoir sa haute stature ou entendre ses éclats de voix certains soirs dans les halls des théâtres ou devant ceux-ci.

Nu(ə) muet (Camille Mutel, Etoile du Nord, 17-19 octobre)

Nu(ə) muet

Solo de 20 minutes

Conception, danse, chorégraphie : Camille Mutel
Composition musicale : Juan Jose Eslava
Création lumière : Matthieu Ferry

« Nu(ǝ) muet est une esquisse chorégraphique de la nudité. Le (ǝ) muet, en phonétique, est cette lettre silencieuse posée en fin de mot qui ne se prononce pas mais existe par son absence ; par son absence pourrait-on dire.

La nudité est ici envisagée comme ce qu’un Nu photographique, sculpté révèle sans jamais pouvoir le saisir. Par le morcellement de la chorégraphie, l’intrusion de l’obscur dans la lumière et la perception du silence comme source du son, c’est le vide qui est recherché comme une faille entre différentes images du corps. »

A l’Etoile du Nord (Paris, 16 rue Georges Agutte, 18e) dans le cadre du Festival « Avis de turbulence » #9″, du 17 au 19 octobre à 20H30 (programme : W pour lui, chorégraphie de Lucie Augeai & David Gernez ; Noli me tangere 1e partie, chorégraphie de Clara Cornil ; Nu(ə) muet, chorégraphie de Camille Mutel)

http://www.etoiledunord-theatre.com/theatre/index.php

Danser sur la mort (DeLaVallet Bidiefono, Au-delà)

« Le titre Au-delà indique bien cet endroit de seuil, du passage. A Brazzaville, les tombes sont partout, la ville est elle-même un cimetière, dans lequel nous vivons. J’en viens parfois à me demander si c’est nous qui sommes morts, ou eux qui sont partis. Nous partageons le même espace. Quant à nous, nous dansons sur les tombes, sur cet espace funeste mais vivant. » (DeLaVallet Bidiefono, entretien dans le programme de salle du spectacle).

Danser sur la mort, danser sur les tombes, danser avec les morts. Avec une vitalité inouïe, et partagée. Une danse macabre, pour des corps à l’énergie intense, vibrante tout autant que tremblante. Possédée, c’est-à-dire partagée.

Le spectacle du chorégraphe congolais s’ouvre sur un corps comme en pesanteur, impressionnant — la faucheuse sous les aspects d’un homme d’une carrure terrifiante, sortant de l’obscurité, au rictus doucement terrible. Il s’achèvera par un monologue répétitif de celui qui aura porté les morceaux de texte de Dieudonné Niangouna qui accompagnent la danse de sa voix abîmée (voix « de hyène », dixit NK) — Athaya Mokonzi, le « Tom Waits congolais » —, adossé à un arbre : « J’aime XXX, mais je suis dans le vide ». Entre les deux, les danseurs (et les musiciens) de Delavallet Bidiefono auront dansé sur et avec la mort : sur les deuils quotidiens, les catastrophes et les charniers de la guerre civile qui apparaîtront à un moment en une image courte et violemment pudique — elle surgit là, par quelques corps allongés les uns à côté des autres, courte séquence parmi les autres, image marquante mais prise dans la foule des autres (« Beaucoup d’images. Trop d’images. » sont les premières paroles du spectacle, dites par le corps de la mort évoqué quelques lignes plus haut). Avec une énergie impressionnante, ils auront convoqué les morts regrettés, commémoré les morts tout autour, les auront accompagné, pris avec eux, porté. Ils auront été ensemble, indistincts. Ils auront dansé la mort, et l’auront elle-même conjurée, apprivoisée dans toute la violence que cela implique, et même mise à mort — un tom de batterie retourné  sur la tête du corps musculeux au rictus sidérant suffit à l’étouffer : elle continue à parler sous la caisse de batterie mais le retournement carnavalesque a bien eu lieu — « A mort la mort »…

Genet avait sans doute rêvé un tel « théâtre dans un cimetière », comme il le réclamait dans L’Etrange mot d’…, faisant revivre les morts, mais aussi aussi vivant avec eux — oui : vivant.

« J’en viens parfois à me demander si c’est nous qui sommes morts, ou eux qui sont partis. » : lorsque un homme (Delavallet Bidiefono) danse et fait venir sur scène une jeune femme, on ne sait si c’est le/la mort(e) qui convoque le/la vivant(e) ou l’inverse — qui est le/la mort(e) et qui est le/la vivant(e), qui regrette et convoque qui. Lorsqu’un homme au rictus grotesque court à toute blinde derrière les arcades du cloître des Célestins, c’est un mort perdu mais dont la course n’a rien d’une disparition, mais tout d’une présence insistante et vivace. Lorsque Athaya Mokonzi scande, dans son rythme et ses costumes de rocker ou pris, manipulé (à l’horizontale, à la verticale, etc.) comme démantelé par d’autres danseurs face au public sans jamais perdre l’assise de sa voix rocailleuse, on ne sait s’il parle d’outre-tombe ou de la présence bien concrète et vivante de sa voix singulière. Lorsque les corps en groupe avancent et reculent, tous ensemble, tous sur le même rythme, du lointain à la face du plateau, ce sont à la fois les revenants et la danse des vivants qui les convoquent. Mêlés, dans cet au-delà qui est en effet un entre-deux (un entre-tous), un « endroit de seuil, du passage » — comme l’est celui de la possession, où les vivants sont habités par les morts qu’ils commémorent, dans une violence intacte mais qui est bien celle de la vie. Corps agités de spasmes et de soubresauts, corps vibrants et tressaillants, qui traversent et sont traversés par la mort qui les entoure. Qui dansent de/sur/avec la mort toujours présente, se jouent d’elle tout en accueillant avec amour ceux qu’elle a emporté qu’elle emporte. Elégie, affirmation de vie, rituel, carnaval, mémoire, résistance : Au-delà est tout ça, dans son énergie vitale incroyable.

 

Au-delà, chorégraphie de Delavallet Bidiefono dont les représentations viennent de s’achever au cloître des Célestins pour le Festival d’Avignon, sera en tournée cette saison, en particulier en France.

chorégraphie DeLaVallet Bidiefono
musique Morgan Banguissa, DeLaVallet Bidiefono, Armel Malonga
texte Dieudonné Niangouna
assistant à la chorégraphie Destin Bidiefono
lumière Stéphane ‘Babi’ Aubert
son Jean-Noël Françoise

avec Morgan Banguissa, Jude Malone Bayimissa, DeLaVallet Bidiefono, Ingrid Estarque, Ella Ganga, Armel Malonga, Athaya Mokonzi, Nicolas Moumbounou, Igor Nlemvo Massamba.

Les dates de Au-delà après le Festival d’Avignon : du 15 au 17 août 2013 au Zürcher Theater Spektakel à Zurich ; les 19 et 20 août au Noorderzon à Groningen ; du 14 au 18 janvier 2014 à la Maison des Arts et de la Culture de Créteil ; le 21 janvier au Grand R Scène nationale de la Roche-sur-Yon ; le 29 janvier à La Faïencerie Théâtre de Creil Scène conventionnée ; le 31 janvier au Théâtre Romain Rolland de Villejuif ; les 3 et 4 février à la Maison de la Danse à Lyon ; le 6 février à Théâtres en Dracénie à Draguignan ; le 8 février au Carré Sainte-Maxime ; le 11 février à l’Hippodrome de Douai ; le 14 février au Centre national de Création et de Diffusion culturelles de Châteauvallon à Ollioules ; le 18 février au Théâtre de Charleville-Mézières ; le 20 février au Manège Mons Maubeuge.

http://www.festival-avignon.com/fr/Spectacle/3454