Etats de la scène actuelle (2002-2013) — Théâtre/Public n°212

La revue Théâtre/Public vient de publier un beau et conséquent nouveau numéro, nouveau volet des « Etats de la scène actuelle« , recouvrant ces deux dernières années (2012-2013). Au sommaire : Bruno Meyssat, Aurélia Guillet, Dieudonné Niangouna, Krystian Lupa, Guy Cassiers, Matthias Langhoff, Olivia Grandville, Boris Charmatz & Anne Teresa de Keersmaeker, Gisèle Vienne, …

http://www.editionstheatrales.fr/catalogue.php?num=740

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(couverture : 15%, un spectacle de Bruno Meyssat. Photo Michel Cavalca)

« Ce numéro de Théâtre/Public poursuit le travail entrepris avec les numéros 194 (« Une nouvelle séquence européenne ? Aperçus », 2009) et 203 (« États de la scène actuelle : 2009-2011 », 2012) : s’attacher à faire apparaître et à interroger certains « lieux communs » du théâtre actuel et, à travers eux, le devenir théâtral dans lequel nous sommes engagés.
Pour cela, à travers des études de cas analysant des pratiques emblématiques et révélatrices, sans volonté globalisante ni de catégorisation, et des prises de position adoptant un point de vue plus large et théorique, il se penche sur des spectacles et, plus largement, des pratiques de l’actualité la plus récente (ces deux dernières années) ; pour en dégager certaines lignes de force, identifier certaines singularités significatives, faire apparaître des «symptômes», à partir desquels pourrait s’entreprendre une pensée critique de ce qui se passe sur nos scènes contemporaines. »

Dossier « Etats de la scène actuelle : 2002-2013 »
(Coordonné par Olivier Neveux et Christophe Triau) :

Olivier Neveux et Christophe Triau : « L’endroit où l’image existe, c’est dans le cerveau » (Entretien avec Bruno Meyssat)

Sabine Quiriconi : Sommeil sans rêve

Arnaud Maïsetti : Présences de l’histoire (Notes sur Déjà là, d’Aurélia Guillet et Arnaud Michniak, et Shéda, de Dieudonné Niangouna)

Christophe Triau : La Cité du rêve : l’utopie théâtrale de Krystian Lupa

Christophe Bident et Chloé Larmet : Guy Cassiers : les images entravées

Olivier Neveux : D’un homme sans qualités (La Cène solennelle de Don Juan, un spectacle de Matthias Langhoff)

Frédéric Maurin : L’ailleurs et ses alibis

Cristina De Simone : Anti-ballet lettriste à lire rire dans le noir : Le Cabaret discrépant d’Olivia Grandville

Sarah Di Bella : Du contemporain et de l’histoire, sur les traces du cosmique en danse (Notes sur Partita 2)

Clare Finburgh : Derrière l’écran : la guerre à la télévision sur la scène anglaise

Thomas Pondevie : Pour une esthétique de la reconstitution

(+ Miscellanées : Geneviève Brun : L’Oreste d’Euripide ; Mohammadamin Zamani : À voix basse, à voix haute : le théâtre iranien résiste)

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Danser sur la mort (DeLaVallet Bidiefono, Au-delà)

[Republication d’un post publié au moment des représentations du spectacle au dernier Festival d’Avignon. Au-delà, magnifique spectacle de DeLaVallet Bidiefono, passe à partir de ce soir et pour 5 dates à la Maison des Arts de Créteil — et poursuit ensuite sa tournée ailleurs en France.

http://www.maccreteil.com/fr/mac/event/209/au-dela

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« Le titre Au-delà indique bien cet endroit de seuil, du passage. A Brazzaville, les tombes sont partout, la ville est elle-même un cimetière, dans lequel nous vivons. J’en viens parfois à me demander si c’est nous qui sommes morts, ou eux qui sont partis. Nous partageons le même espace. Quant à nous, nous dansons sur les tombes, sur cet espace funeste mais vivant. » (DeLaVallet Bidiefono, entretien dans le programme de salle du spectacle).

Danser sur la mort, danser sur les tombes, danser avec les morts. Avec une vitalité inouïe, et partagée. Une danse macabre, pour des corps à l’énergie intense, vibrante tout autant que tremblante. Possédée, c’est-à-dire partagée.

Le spectacle du chorégraphe congolais s’ouvre sur un corps comme en pesanteur, impressionnant — la faucheuse sous les aspects d’un homme d’une carrure terrifiante, sortant de l’obscurité, au rictus doucement terrible. Il s’achèvera par un monologue répétitif de celui qui aura porté les morceaux de texte de Dieudonné Niangouna qui accompagnent la danse de sa voix abîmée (voix « de hyène », dixit NK) — Athaya Mokonzi, le « Tom Waits congolais » —, adossé à un arbre : « J’aime XXX, mais je suis dans le vide ». Entre les deux, les danseurs (et les musiciens) de Delavallet Bidiefono auront dansé sur et avec la mort : sur les deuils quotidiens, les catastrophes et les charniers de la guerre civile qui apparaîtront à un moment en une image courte et violemment pudique — elle surgit là, par quelques corps allongés les uns à côté des autres, courte séquence parmi les autres, image marquante mais prise dans la foule des autres (« Beaucoup d’images. Trop d’images. » sont les premières paroles du spectacle, dites par le corps de la mort évoqué quelques lignes plus haut). Avec une énergie impressionnante, ils auront convoqué les morts regrettés, commémoré les morts tout autour, les auront accompagné, pris avec eux, porté. Ils auront été ensemble, indistincts. Ils auront dansé la mort, et l’auront elle-même conjurée, apprivoisée dans toute la violence que cela implique, et même mise à mort — un tom de batterie retourné  sur la tête du corps musculeux au rictus sidérant suffit à l’étouffer : elle continue à parler sous la caisse de batterie mais le retournement carnavalesque a bien eu lieu — « A mort la mort »…

Genet avait sans doute rêvé un tel « théâtre dans un cimetière », comme il le réclamait dans L’Etrange mot d’…, faisant revivre les morts, mais aussi aussi vivant avec eux — oui : vivant.

« J’en viens parfois à me demander si c’est nous qui sommes morts, ou eux qui sont partis. » : lorsque un homme (Delavallet Bidiefono) danse et fait venir sur scène une jeune femme, on ne sait si c’est le/la mort(e) qui convoque le/la vivant(e) ou l’inverse — qui est le/la mort(e) et qui est le/la vivant(e), qui regrette et convoque qui. Lorsqu’un homme au rictus grotesque court à toute blinde derrière les arcades du cloître des Célestins, c’est un mort perdu mais dont la course n’a rien d’une disparition, mais tout d’une présence insistante et vivace. Lorsque Athaya Mokonzi scande, dans son rythme et ses costumes de rocker ou pris, manipulé (à l’horizontale, à la verticale, etc.) comme démantelé par d’autres danseurs face au public sans jamais perdre l’assise de sa voix rocailleuse, on ne sait s’il parle d’outre-tombe ou de la présence bien concrète et vivante de sa voix singulière. Lorsque les corps en groupe avancent et reculent, tous ensemble, tous sur le même rythme, du lointain à la face du plateau, ce sont à la fois les revenants et la danse des vivants qui les convoquent. Mêlés, dans cet au-delà qui est en effet un entre-deux (un entre-tous), un « endroit de seuil, du passage » — comme l’est celui de la possession, où les vivants sont habités par les morts qu’ils commémorent, dans une violence intacte mais qui est bien celle de la vie. Corps agités de spasmes et de soubresauts, corps vibrants et tressaillants, qui traversent et sont traversés par la mort qui les entoure. Qui dansent de/sur/avec la mort toujours présente, se jouent d’elle tout en accueillant avec amour ceux qu’elle a emporté qu’elle emporte. Elégie, affirmation de vie, rituel, carnaval, mémoire, résistance : Au-delà est tout ça, dans son énergie vitale incroyable.

Au-delà, chorégraphie de Delavallet Bidiefono dont les représentations viennent de s’achever au cloître des Célestins pour le Festival d’Avignon, sera en tournée cette saison, en particulier en France.

chorégraphie DeLaVallet Bidiefono
musique Morgan Banguissa, DeLaVallet Bidiefono, Armel Malonga
texte Dieudonné Niangouna
assistant à la chorégraphie Destin Bidiefono
lumière Stéphane ‘Babi’ Aubert
son Jean-Noël Françoise

avec Morgan Banguissa, Jude Malone Bayimissa, DeLaVallet Bidiefono, Ingrid Estarque, Ella Ganga, Armel Malonga, Athaya Mokonzi, Nicolas Moumbounou, Igor Nlemvo Massamba.

Les dates de Au-delà après le Festival d’Avignon : du 15 au 17 août 2013 au Zürcher Theater Spektakel à Zurich ; les 19 et 20 août au Noorderzon à Groningen ; du 14 au 18 janvier 2014 à la Maison des Arts et de la Culture de Créteil ; le 21 janvier au Grand R Scène nationale de la Roche-sur-Yon ; le 29 janvier à La Faïencerie Théâtre de Creil Scène conventionnée ; le 31 janvier au Théâtre Romain Rolland de Villejuif ; les 3 et 4 février à la Maison de la Danse à Lyon ; le 6 février à Théâtres en Dracénie à Draguignan ; le 8 février au Carré Sainte-Maxime ; le 11 février à l’Hippodrome de Douai ; le 14 février au Centre national de Création et de Diffusion culturelles de Châteauvallon à Ollioules ; le 18 février au Théâtre de Charleville-Mézières ; le 20 février au Manège Mons Maubeuge.

http://www.festival-avignon.com/fr/Spectacle/3454

teaser MAC :

Danser sur la mort (DeLaVallet Bidiefono, Au-delà)

« Le titre Au-delà indique bien cet endroit de seuil, du passage. A Brazzaville, les tombes sont partout, la ville est elle-même un cimetière, dans lequel nous vivons. J’en viens parfois à me demander si c’est nous qui sommes morts, ou eux qui sont partis. Nous partageons le même espace. Quant à nous, nous dansons sur les tombes, sur cet espace funeste mais vivant. » (DeLaVallet Bidiefono, entretien dans le programme de salle du spectacle).

Danser sur la mort, danser sur les tombes, danser avec les morts. Avec une vitalité inouïe, et partagée. Une danse macabre, pour des corps à l’énergie intense, vibrante tout autant que tremblante. Possédée, c’est-à-dire partagée.

Le spectacle du chorégraphe congolais s’ouvre sur un corps comme en pesanteur, impressionnant — la faucheuse sous les aspects d’un homme d’une carrure terrifiante, sortant de l’obscurité, au rictus doucement terrible. Il s’achèvera par un monologue répétitif de celui qui aura porté les morceaux de texte de Dieudonné Niangouna qui accompagnent la danse de sa voix abîmée (voix « de hyène », dixit NK) — Athaya Mokonzi, le « Tom Waits congolais » —, adossé à un arbre : « J’aime XXX, mais je suis dans le vide ». Entre les deux, les danseurs (et les musiciens) de Delavallet Bidiefono auront dansé sur et avec la mort : sur les deuils quotidiens, les catastrophes et les charniers de la guerre civile qui apparaîtront à un moment en une image courte et violemment pudique — elle surgit là, par quelques corps allongés les uns à côté des autres, courte séquence parmi les autres, image marquante mais prise dans la foule des autres (« Beaucoup d’images. Trop d’images. » sont les premières paroles du spectacle, dites par le corps de la mort évoqué quelques lignes plus haut). Avec une énergie impressionnante, ils auront convoqué les morts regrettés, commémoré les morts tout autour, les auront accompagné, pris avec eux, porté. Ils auront été ensemble, indistincts. Ils auront dansé la mort, et l’auront elle-même conjurée, apprivoisée dans toute la violence que cela implique, et même mise à mort — un tom de batterie retourné  sur la tête du corps musculeux au rictus sidérant suffit à l’étouffer : elle continue à parler sous la caisse de batterie mais le retournement carnavalesque a bien eu lieu — « A mort la mort »…

Genet avait sans doute rêvé un tel « théâtre dans un cimetière », comme il le réclamait dans L’Etrange mot d’…, faisant revivre les morts, mais aussi aussi vivant avec eux — oui : vivant.

« J’en viens parfois à me demander si c’est nous qui sommes morts, ou eux qui sont partis. » : lorsque un homme (Delavallet Bidiefono) danse et fait venir sur scène une jeune femme, on ne sait si c’est le/la mort(e) qui convoque le/la vivant(e) ou l’inverse — qui est le/la mort(e) et qui est le/la vivant(e), qui regrette et convoque qui. Lorsqu’un homme au rictus grotesque court à toute blinde derrière les arcades du cloître des Célestins, c’est un mort perdu mais dont la course n’a rien d’une disparition, mais tout d’une présence insistante et vivace. Lorsque Athaya Mokonzi scande, dans son rythme et ses costumes de rocker ou pris, manipulé (à l’horizontale, à la verticale, etc.) comme démantelé par d’autres danseurs face au public sans jamais perdre l’assise de sa voix rocailleuse, on ne sait s’il parle d’outre-tombe ou de la présence bien concrète et vivante de sa voix singulière. Lorsque les corps en groupe avancent et reculent, tous ensemble, tous sur le même rythme, du lointain à la face du plateau, ce sont à la fois les revenants et la danse des vivants qui les convoquent. Mêlés, dans cet au-delà qui est en effet un entre-deux (un entre-tous), un « endroit de seuil, du passage » — comme l’est celui de la possession, où les vivants sont habités par les morts qu’ils commémorent, dans une violence intacte mais qui est bien celle de la vie. Corps agités de spasmes et de soubresauts, corps vibrants et tressaillants, qui traversent et sont traversés par la mort qui les entoure. Qui dansent de/sur/avec la mort toujours présente, se jouent d’elle tout en accueillant avec amour ceux qu’elle a emporté qu’elle emporte. Elégie, affirmation de vie, rituel, carnaval, mémoire, résistance : Au-delà est tout ça, dans son énergie vitale incroyable.

 

Au-delà, chorégraphie de Delavallet Bidiefono dont les représentations viennent de s’achever au cloître des Célestins pour le Festival d’Avignon, sera en tournée cette saison, en particulier en France.

chorégraphie DeLaVallet Bidiefono
musique Morgan Banguissa, DeLaVallet Bidiefono, Armel Malonga
texte Dieudonné Niangouna
assistant à la chorégraphie Destin Bidiefono
lumière Stéphane ‘Babi’ Aubert
son Jean-Noël Françoise

avec Morgan Banguissa, Jude Malone Bayimissa, DeLaVallet Bidiefono, Ingrid Estarque, Ella Ganga, Armel Malonga, Athaya Mokonzi, Nicolas Moumbounou, Igor Nlemvo Massamba.

Les dates de Au-delà après le Festival d’Avignon : du 15 au 17 août 2013 au Zürcher Theater Spektakel à Zurich ; les 19 et 20 août au Noorderzon à Groningen ; du 14 au 18 janvier 2014 à la Maison des Arts et de la Culture de Créteil ; le 21 janvier au Grand R Scène nationale de la Roche-sur-Yon ; le 29 janvier à La Faïencerie Théâtre de Creil Scène conventionnée ; le 31 janvier au Théâtre Romain Rolland de Villejuif ; les 3 et 4 février à la Maison de la Danse à Lyon ; le 6 février à Théâtres en Dracénie à Draguignan ; le 8 février au Carré Sainte-Maxime ; le 11 février à l’Hippodrome de Douai ; le 14 février au Centre national de Création et de Diffusion culturelles de Châteauvallon à Ollioules ; le 18 février au Théâtre de Charleville-Mézières ; le 20 février au Manège Mons Maubeuge.

http://www.festival-avignon.com/fr/Spectacle/3454

Lien

Arnaud Maïsetti a posté sur son site (et sur thtr.fr) un beau texte sur Sheda, de Dieudonné Niangouna, auquel vous pouvez accéder par le lien (en bleu) suivant :

Arnaud Maisetti, « Dieudonné Niangouna | Sheda, danse avec le diable »

Un beau retour sur Sheda, beau et fort spectacle que Dieudonné Niangouna a présenté à la carrière de Boulbon il y a quelques jours au Festival d’Avignon ; de ces spectacles dont la profusion et le chaos nous emportent au final dans une traversée qui nous « décolle » et dans lequel on se met peu à peu à circuler à sa guise ; meilleure réponse possible aux conneries qu’on a pu entendre au sujet de ce spectacle à certaines occasions (je pense à un « Masque et la plume » profondément honteux, où nos braves « critiques » déploraient que le spectacle fasse son taf — fasse un spectacle, son spectacle — plutôt que leur expliquer pédagogiquement la situation politique de « l’Afrique » — vous savez ce continent un peu spécial…). Oui, Sheda est un spectacle trop long, trop profus, où on se perd si l’on cherche une fable et une démonstration pédagogique pour « oh, je voudrais bien que les Africains daignent m’expliquer leur condition de pauvre sous-développés » ; oui, Sheda est trop long, trop profus, trop singulier, trop irrégulier — c’est sa poésie (pour le dire en termes assimilables) ; non, si on reste jusqu’à la fin, on s’en prend plein la figure sur, justement, notre rapport d’occidentaux condescendants ; mais cette profusion, cette bâtardise et cette inégalité même, c’est justement la spécificité de l’esthétique de Niangouna, et c’est d’accepter de s’y perdre pour y être saisi par des points brûlants qui fait justement sa force. Et avec l’intelligence d’apporter Brazzaville dans la carrière de Boulbon sans que ce soit, justement, Brazzaville ou sa pseudo-réplique (théâtre, théâtre….) ; en nous renvoyant justement un reflet autre que le reflet factice qu’on (certains) pouvai(en)t attendre ; une traversée, dans laquelle on glissait et basculait, comme entre veille et sommeil, dans l’espace où le mythe et la confusion racontent quelque chose d’essentiel de là d’où Niangouna parle, produit son geste — tout erratique qu’il puisse paraître, dans son errance au long cours même, et son temps singulier ; c’est justement dans cette confusion et cette urgence que le geste tire son origine —, où l’on se rend compte par moments que derrière le mythe et le conte qui nous semblent lointains le réel nous revient à la figure bien plus directement que l’on aurait cru. Et que l’on est entré sans que la porte ne nous ait jamais été indiquée précisément dans un espace-temps poétique singulier et chargé.