Al-Atlal (les ruines) (Andoura, Zekri, Om Kalsoum, Darwich)

AL ATLAL (Les Ruines)

Sharif Andoura (acteur) et Camel Zekri (musicien)

d’après Om Kalsoum et Mahmoud Darwich

Mise en scène : Matthieu Cruciani

Théâtre de Sartrouville, mardi 5 et mercredi 6 novembre, 20h30

 

Il y a une chanson d’Om Kalsoum, Al-Atlal (les ruines) — les ruines d’un amour, ce qu’il en reste, la vie et le désir de libération qui en naissent.

« Ne cherche pas, mon âme, à savoir qu’est devenu l’amour

C’était une citadelle imaginaire qui s’est effondrée

Abreuve-moi et trinquons à ses ruines

Conte en mon nom l’histoire

Maintenant que mes larmes ont coulé

Raconte comment cet amour s’est transformé en passé et pourquoi il m’est devenu un sujet de douleur…

(…)
Donne-moi ma liberté, dénoue mes mains.

Je t’ai tout donné; je n’ai rien gardé pour moi.

Mes  poignets saignent

Pourquoi garderais-je ces chaines alors

Qu’elles n’ont plus d’effets sur moi

Pourquoi croire aux promesses que tu n’as pas tenues

Je n’accepte plus ta prison

Maintenant le Monde m’appartient. »

Il y a les textes de Mahmoud Darwich, des souvenirs des bombardements de Beyrouth (d’Une mémoire pour l’oubli) à des poèmes plus récents comme Le Lanceur de dés :

 » Qui suis-je pour vous dire
ce que je vous dis,
moi qui ne fus pierre polie par l’eau
pour devenir visage
ni roseau troué par le vent
pour devenir flûte…
Je suis le lanceur de dés.
Je gagne des fois, je perds d’autres fois.
Je suis comme vous
ou un peu moins…
Je suis né près du puits
et des trois arbres solitaires telles des nonnes.
Je suis né sans flonflons ni sage-femme.
J’ai reçu mon nom par hasard,
par hasard,
appartenu à une famille,
et hérité de ses traits, ses caractères
et ses maladies :
Premièrement : Problèmes artériels et hypertension.
Deuxièmement : Pudeur devant le père, et la mère et la grand-mère arbre.
Troisièmement : Illusion que la grippe se guérit par une infusion chaude de camomille.
Quatrièmement : Paresse à évoquer l’antilope et l’alouette.
Cinquièmement : Ennui durant les nuits d’hiver.
Sixièmement : Inaptitude flagrante au chant.
Je n’étais pour rien dans ce que je fus.
Le hasard m’a fait de sexe masculin…
par hasard j’ai vu l’astre lunaire,
pâle tel un citron,
courtiser les femmes encore réveillées
et je n’ai pas fait d’effort pour trouver
un grain de beauté
au plus intime de mon corps !

(…)

J’ai la chance de dormir seul,
d’écouter ainsi mon cœur,
de croire en mon talent à déceler la douleur
et appeler le médecin,
dix minutes avant de mourir,
dix minutes suffisantes pour revivre
par hasard et décevoir le néant.
Mais qui suis-je pour décevoir le néant ? »

ou Ici :

« Et à deux de mes amis,
je dis aux portes de la nuit :
Si un rêve est indispensable
qu’il soit à notre image…et simple, comme si nous dînions tous les trois, dans deux jours,
pour célébrer l’accomplissement
de la prophétie dans notre rêve
et le fait que depuis deux jours,
tous trois n’avons pas diminué d’un. Célébrons la sonate de la lune
et la clémence de la mort qui,

nous voyant ensemble, heureux,
n’insista pas.
Je ne dis pas : La vie, là-bas, au loin, est réelle et le lieu, imaginaire.
Je dis : La vie, ici, est possible.»

(…)

«Nous possédons aussi de petits rêves, comme sortir du sommeil
guéris de la déception
et sans rêves impossibles

Nous sommes vivants et présents… et ce rêve se poursuit.»

(…)

«Sentimentaux involontaires,
lyriques par choix,
nous avons oublié
les paroles des chansons sentimentales.

Ici en compagnie du sens
nous nous sommes révoltés contre la forme et nous avons modifié l’épilogue. »

Il y a l’acteur Sharif Andoura, délicatement accompagné de la guitare de Camel Zekri, qui, comme sur les ruines de la chanson, dans une mise en scène d’une grande sobriété, circule entre ces textes, en construit un récit, le mouvement d’un simple déplacement d’un point de la scène à un autre, d’un moment ou d’un point de vie à un autre, réussissant à faire bruisser le lyrisme de ces pierres de touche de la chanson et de la poésie arabe dans le concret le plus simple, direct et évident, où l’élégie pourtant vivace se retourne en une affirmation simple : « je (mais qui, je ?) suis là, nous sommes (encore ? toujours ?) là ».

Il y a l’Egypte, le « monde arabe », la Palestine, il y a aussi la Syrie (Sharif Andoura, acteur belge et roux de père syrien) ; il y a la mémoire, l’Histoire, ses ruines, mais c’est-à-dire ce qui en reste, ce qui résiste, survit, demeure, ce qui vit — « comme une rose qui pointe soudain des fissures d’un mur », dit justement la présentation du spectacle.

Fragments de notes fragmentaires sur le fragment

Pour une performance romaine en 2009, « Roma (danser dans les ruines) / Palatino épisode# 1 », Matthieu Mével avait lancé une proposition d’écriture à plusieurs autour de deux citations de Ponge et de Michaux :

 

« Voilà donc ce que certains hommes seuls sentent, et dès lors leur vie est tracée… Ils doivent ouvrir un atelier, et y prendre en réparation le monde, le monde par fragments, comme il leur vient. »  Ponge

« Auparavant nous étions soutenus. Nous n’étions pas livrés à nous-mêmes. Fini à présent. Nous n’avons plus nos bienfaiteurs cachés. On n’est plus aidés, ou si peu, si confusément. On n’est pas soutenu. Tout est détaché. Il faut constamment veiller à rattacher, à relier ensemble. » Michaux

 

Ayant retrouvé les notes écrites en réponse à cette invitation, les voici telles quelles — dans leur fragmentarité (ce sont des notes) voire, parfois, leur caractère erratique et elliptique…

*

C’est tout qu’il faudrait réparer ! A ce niveau-là, ce n’est plus réparer !

Derrière, la question est toujours la même, en fait. Ce serait, encore et toujours : « comment faire un monde ? ».

Si c’est réparer, le monde « comme il [leur] vient », c’est incessant !

(Et tout est peut-être dans ce « leur » : car comment faire un homme, c’est encore plus compliqué — et le réparer, je ne dirais pas que c’est impossible mais… c’est tout aussi incessant et toujours très relatif, à rejouer)

On ne répare pas pour s’arranger avec le monde — on ne s’arrange pas avec le monde. Mais contre (… et ainsi, oui, : avec…) lui.

*

Pourquoi me vient aussitôt, encore, l’image de ces deux vieux (un homme et une femme, couple très sûrement) vus un jour dans un café du haut de la rue R. ?

Leurs deux mains qui se tenaient, se serraient, sur la table de formica de ce café de Nième zone ; ce qui passait dans leurs regards, par dessus la table, yeux dans les yeux : un fil, un fil ténu mais si… ça ne tenait qu’à un fil, mais tout tenait à ce fil. Quelle perte conjurai(en)t-il(s) ? Que s’était-il passé ? Quel effondrement, quelle perte, que ce lien dans le regard et les mains étreintes empêchait éperdument et doucement, attentivement, de faire rompre une digue fatale ? Virés de chez eux ? La mort d’un enfant ? La vie, l’état de leur(s) vie(s), tout simplement (et massivement) ?

Il y avait une infinie tristesse dans leurs regards, mais qui s’échappait et prenait ainsi une force tremblante et tranchante.

La seule réparation possible — toute réparation possible —, peut-être, est celle qui passait alors dans le lien de ces deux mains qui se serraient, et dans l’échange de leurs regards qui se fixaient. Une réparation si précaire, si fragile (elle aurait eu une voix, cela aurait pu être celle de Peter Milton Walsh, mais avec plus d’affirmation), mais si présente. (« Affirmation » prêterait à confusion : elle était en pleine perte, en plein désarroi ; c’était tout ce qui leur restait — mais ça restait, envers et contre tout, dans leur défaite ou perte même. Holding hands.)

Quand tout a volé en éclats — et tout a toujours volé en éclats, pointe au ventre, à la gorge, aux yeux —, seules ces deux mains qui s’accrochaient fébrilement mais avec une tendresse qui était fermeté — pour eux — peuvent faire tenir quelque chose.

*

Dans sa volonté de toujours réparer le monde, l’homme est parfois bien présomptueux. Car en voulant réparer le monde, c’est lui-même, en fait, qu’il veut réparer. Le monde s’en tire plutôt bien, de sa fragmentarité. Elle est toute relative. Et il assume la solitude de ses fragments ; la blessure, la solitude dans laquelle ces bouts de monde sont isolés ; et se détachent. Alors l’homme ne les supporte pas — ils le renvoient à son propre besoin de réparation. Ou bien il se complaît dans un éloge volontariste et exagéré du fragment — il en fait un tout, et/ou il n’y voit que la mort, il oublie la vie qui circule (mais sous l’isolement / la solitude la plus grande) dans une bonne part de ce monde fragmenté ; il dénie que l’arbre solitaire se pose là, alors que l’homme solitaire n’est jamais tout à fait posé là et que la vie qui circule sous lui est [infime ? précaire ?] (ou alors, au contraire, quand même, parfois, il y a une grande vie — même inverse — sous lui).

Ô le beau monde de fragments ! Ô la belle fragmentarité du monde !

Notre éloge du monde comme fragments est une autre manière de lui donner une cohérence.

Et peut-être d’oublier la (vraie) nature de ses solitudes.

C’est toujours le fait de notre perception. Ce qu’on répare, ce n’est pas le monde, mais la douleur (ou la douceur) de notre/nos perception(s). Entre prétention à la sur-maîtrise et abandon.

*

Il y a le fragment pour ne pas voir. Le fragment comme pur éparpillement pour dire que rien ne se tisse de toute façon, qu’on est libre de voir comme on veut — qu’il ne résiste pas, en fait, qu’il ne serait rien d’autre qu’une pure disposition à notre appropriation, ludique, fantasmatique, narcissique, inconséquente, que sais-je encore…

Et il y a le fragment qui isole tout en condensant, en densifiant : qui n’isole pas seulement pour isoler et désengager. Le fragment qui / en tant qu’il fait voir. Ce que Deleuze appelle « devenir voyant » (dans ce qu’il dit du cinéma de Rossellini, entre autres). Qui produit un « trop », un intolérable (qui peut-être celui de la beauté, mais qui est aussi de l’ordre du scandale). Et là on voit. On voit quelque chose qui est dense en soi, mais cette densité ne veut pas dire, bien au contraire, qu’elle n’est pas chargée du reste du monde.

Le fragment qui / en tant qu’il échappe aux « réflexes sensitivo-moteurs », aux liens de type métaphore, souvenir, catégorisation… — bref aux assimilations ; qui échappe à toutes nos défenses (et par là j’entends aussi nos éventuelles [sur-]projections). Le fragment du « voyant » — qui ne nous permet pas de nous défiler, qui fait voir.

*

Nous nous plaisons à imag-iner des danses sur des ruines, légères, aériennes ; des danses, puisque c’est bien de cela qu’il est question : oiseaux, faunes, pulsions vitales, ex-stase, ascension. La danse contre les ruines, la danse comme rédemption des ruines — selon le bon vieux schéma de la rédemption, de la résurrection par l’arrachement et l’élévation, le « haut ».

( La résurrection n’existe pas, c’est un mythe pour confirmer l’échec, une tromperie millénaire pour assigner une bonne fois pour toutes — contre l’évolution, l’amélioration — on pourrait dire contre le « progrès ». C’est un faux non qui empêche de dire non. Il va avec la litanie du déterminisme, du comportementalisme… Mais les schémas ne se reproduisent pas forcément. On évolue, on avance, on se transforme. Bonifier. Car nous ne sommes ni les schémas dont nous héritons, ni ceux qu’on projette sur nous. On se débat avec eux, oui. Mais nous ne sommes pas eux, pas cette défaite confortablement annoncée ; nous avançons en crabe — et/mais en cela nous avançons, plutôt que retomber. (Et si on mue, on mue avec ce qu’on est. C’est cela la mue : on change de peau, mais seulement de peau ; et non pas recommencer de zéro, en disant qu’avant n’était pas soi, n’était pas « ça », etc.) )

Dans les faits, si on les regardait (on peut en voir en fait souvent, si l’on veut bien prendre garde, sur combien de ruines invisibles ?) et non les imaginait — mais c’est bien des danses que je parle, non des pétrifications mélancoliques —, on les verrait telles qu’elles sont : pesantes, sans doute pataudes, elles ont sûrement un léger grotesque (léger : ce ne sont pas des danses de mort, des gesticulations désarticulées). Leur mouvement serait même descendant : il est plutôt de l’ordre de la chute dans le vide de l’enfant d’Allemagne année zéro (Rossellini, encore). Elles ne s’élèvent pas vers le ciel, elles sont reliées aux ruines elles-mêmes ; mais leur pesanteur est ce qui fait leur densité, reste un centre pour leur mouvement. « Et c’est très beau » (M. M.). Elles sont attachées à leur objet, c’est à lui qu’elles sont … attentionnées. C’est ce qui leur donne ce point d’équilibre fébrile mais ferme ; une densité, les centre…

[inachevé.]

*

( PS : Une musique peut-elle réparer le monde ?  Que (re-)tisse-t-elle au fil de son cours ? Et que déchire-t-elle, aussi… ? Réparant et déchirant le monde, d’un même mouvement ( ?) )