« Ainsi se laissa-t-il vivre » : retour à Walser (une mise en scène de Guillaume Delaveau)

(Notes rapides et en bribes sur)  Ainsi se laissa-t-il vivre

A partir de textes de Robert Walser, adaptation et mise en scène de Guillaume Delaveau

A Besançon (CDN) jusqu’au 11 décembre. Créé à Strasbourg (TNS) le 4 novembre 2014

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Ainsi se laissa-t-il vivre : ainsi s’appelle le très beau spectacle qu’a créé Guillaume Delaveau à partir du recueil Vie de poète (1917/18) et d’autres proses (Petite prose, microgrammes, correspondance) de Robert Walser.

L’expression est celle qui clôt le récit (Lenz) par Büchner du basculement dans la folie du poète Lenz ; derrière le doux abandon nonchalant qui est une part de l’écriture de Walser, c’est bien une manière de prendre la vie de poète walserienne depuis son  tragique qui porte le spectacle ; celui qui le relie à d’autres poètes comme Lenz, donc, ou encore Hölderlin (l’avant-dernier texte du spectacle du spectacle est celui que Walser lui a consacré). La part également rugueuse, où le réel fait retour, au sein de sa part rêveuse — à l’image de cette manière que dans les textes même de Walser, au sein des envolées de jouissance contemplative et imaginante du monde, chaque phrase se clôt sur elle-même en une étrange sécheresse.

Ce n’est alors peut-être pas ce qu’on appellerait un spectacle « facile » : c’est un poème, c’est une promenade. C’est la « Vie de poète » de Walser qui, à travers ces textes, se rêve, s’imagine, s’invente, se vit comme liberté, contemplation, émerveillement, imagination, rêverie ; mais aussi vue depuis ce qu’on sait de la biographie de Robert Walser (« Bienne, 1878 – Herisau, 1956 »), et de sa fin : depuis la solitude, la folie, l’asile d’Herisau où il restera à partir de 1933, et depuis la neige dans laquelle mourra en une ultime promenade un jour de Noël 1956.

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La vie poétiquement imaginée — non, pas seulement « imaginée » : la vie poétiquement vécue, dans et par l’écriture —, confrontée à la dureté de la vie concrète de l’individu poète errant. La liberté du vagabond, du wanderer romantique, du rêveur folâtre et contemplatif, confrontée à un réel social qui l’exclue — ce réel dont la poésie et l’enfance, pulsions vitales, le sauvent — le sauvent, alors, jusqu’à un certain point, jusqu’à ce qu’elles ne le puissent plus. La vie de poète walserienne vue depuis cette position étrange, d’équilibre précaire, « charmant[e] et inquiétant[e] », entre tristesse et jouissance, folie et noblesse enfantine des contes, qu’avait très tôt décelée Walter Benjamin, dans un article qu’il lui consacrait dès 1929 :

« [Les personnage de Walser] viennent de la nuit la plus noire, nuit vénitienne, si l’on veut, éclairée par quelques pauvres lampions d ‘espoir, une leur de fête au fond des yeux, mais hagards et tristes à pleurer. Ce qu’ils pleurent, c’est de la prose. (…) Ils viennent de la folie, et de nulle part ailleurs. Ce sont des personnages qui sont surmonté la folie (…). Pour désigner d’un mot ce qu’ils ont de charmant et d’inquiétant, on peut dire qu’ils sont tous guéris. (…)

Ils souhaitent jouir d’eux-mêmes (…) Car personne ne jouit comme le convalescent. Toute tendance orgiaque lui est étrangère : il reconnaît le flux de son sang régénéré dans le bruit des ruisseaux et le souffle purifié de ses lèvres dans celui des cimes. Les personnages de Walser partagent cette noblesse enfantine avec ceux des contes qui, eux aussi, émergent de la nuit et de la folie, plus précisément de celle du mythe. »

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L’enfance perpétuée confrontée à la réminiscence par le temps. La vie de poète à sa difficulté, même si avec toute sa douceur, sa fantaisie, sa capacité d’émerveillement, de contemplation et d’imaginaire, son enfance vitale : ces saltimbanques jouisseurs mais en besoin de la liberté de l’errance par le conte desquels s’ouvre le spectacle ; les apparitions de figures féminines (mères/amantes/logeuses/rêves) en grande robe ; chapeaux de bizarreries bohème, et autres images étranges et fabuleuses (voilettes de femmes comme des masques d’apiculteurs).

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Mais ces exaltations sont régulièrement ramenées à la terre de la nostalgie, de la mélancolie et de la dureté du réel — pauvreté, ventes nulles et querelles avec les éditeurs, errances de chambre en chambre, de mansarde en mansarde.

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C’est de ces mansardes que tout part, dans une ouverture vidéo (suivie de retours réguliers) sur la figure du poète écrivant, au bureau ou sur le lit d’une petite chambre louée comme celles que Walser a connues. Comme celle que l’on retrouve sur une partie du plateau, qu’elle partage avec trois bûches sur fond d’une neige factice, comme pétrifiée, distante — réminiscence, imagination, irréalité, ou préscience ?

Apparaissant sur la neige, les bûches, le lit, se croisent et échangent les Walsers. Car, du plus âgé au plus jeune, ce sont 7 acteurs comme autant de figures de Walser qui forment un chœur, se dédoublent, se croisent, se renvoient l’un à l’autre, parfois échangent, deviennent interlocuteurs de petites scènes. Là encore : l’enfance perpétuée confrontée à la réminiscence par le temps — et vice-versa : le temps et les duretés relancées dans l’enfance de l’imaginaire et du regard poétique.

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Chœur d’acteurs engagés, investis et dans une écoute et un ensemble essentiels : il faut souligner la très grande tenue de ce spectacle, la manière dont il tient simplement mais fermement son point d’ancrage, base de toutes ses circulations, de l’étendue et du mouvement possible du paysage qu’il dessine.

« En cet instant, par exemple, les arbres et les arbustes sont secoués par le vent pour la seule raison, immédiatement perceptible, qu’ils sont persévérants. Dans la mesure où ils se relâchent, par moments, le secouement peut naître. S’ils n’étaient pas enracinés, on ne pourrait pas parler d’un murmure de leur feuillage, et par conséquent, plus question de rien entendre. Qui dit entendre, dit murmure, qui dit murmure, dit remuement et qui dit remuement dit cette concrétude qui est plantée quelque part et qui prend son essor à partir d’un point précis. (…)

En attendant, l’immobile, le tenace, tout ce qui offre ou oppose une résistance à ce vivant, le palpable comme l’impalpable, tous sont là, semblant se connaître et se compléter de la plus exquise façon. » (Robert Walser, L’Ecriture miniature (microgrammes), trad. M. Graf)

La question du point de vue tragique, bien réelle, fondatrice du spectacle, s’avère en fait accessoire — ou, disons : fondatrice mais non réductrice : reste, ou lutte toujours en vis-à-vis du réel hostile, toute la douceur (sèche) walsérienne, sa fantaisie, sa capacité d’émerveillement, de contemplation et d’imaginaire, son enfance vitale. Elle finira recouverte par la neige finale, dans la prescience de laquelle se pose tout son long le spectacle — en une magnifique image finale — brume qui envahit progressivement l’espace — où cette neige est tout autant air que matière. Etouffée par la neige finale, mais dans les deux sens du terme : neige fatale, d’extinction, mais aussi neige douce, qui enveloppe, recouvre et gomme les aspérités, adoucit — d’une douceur elle aussi « charmante et inquiétante ».

« Il neige, il neige. Il neige tout ce que le ciel contient de neige, et c’est considérable. Sans arrêt, sans début et sans fin. Il n’y a plus de ciel, tout est chute de neige grise, blanche. (…)

On marche, et tout en marchant, on espère que l’on est sur le bon chemin. Et c’est le silence. La neige a amorti tout murmure, tout bruit, tous les sons et les échos. On n’entend que le silence, l’absence de son qui, vraiment, ne fait pas beaucoup de bruit. Et il fait chaud, dans cette dense douce neige, chaud comme dans un salon douillet où des gens paisibles sont rassemblés pour une fête élégante, aimable. Et c’est rond, à la ronde, tout est comme arrondi, lissé. Les arêtes, les angles et les pointes sont couverts de neige. Ce qui était aigu et pointu est maintenant coiffé d’un capuchon blanc, et de ce fait, arrondi. Tout le dur, le grossier, le raboteux est couvert de neige avec obligeance, avec une aimable complaisance. (…) Quelle douceur, quelle paix dans toutes les apparences diverses, parmi toutes les formes reliées pour composer un seul visage, un seul tout, rêveur. » (Robert Walser, « Neiger », in Petite prose, trad. M. Graf)

A légère distance, mais en même temps tout contre, de l’exaltation et de la fantaisie vitale, de l’émerveillement comme capacité de vie (de survie), de liberté ; lumière comme celle d’une constellation d’étoiles froides. Vie de poète.

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Photos : Benoit Binder

Traduction Marion Graf.

Avec : Emmanuelle Grangé, Gérard Hardy, Daniel Laloux, Régis Laroche, Régis Lux, Vincent Vabre, Benjamin Wangermée.

Création son Valérie Bajcsa. Création costumes Alice Thomas. Création vidéo François Weber.

Production : Cie X Ici, Théâtre National de Strasbourg, CDN Besançon Franche-Comté.

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« … une sorte d’autobiographie, sans rien de personnel, sans souvenirs, sans intentions, sans moi… »

Matthieu Mével, J’étais un roi mage (nébuleux)

lisible sur nerval.fr

« Je regardais le monde des illusions (j’étais heureux). Je buvais les idées bizarres de la maladie. »

« … une sorte d’autobiographie, sans rien de personnel, sans souvenirs, sans intentions, sans moi… »

Dans ce texte avec les ombres de Lautréamont ou de Walser, l’originalité de Mathieu Mével c’est aussi comment il importe dans la narration la dramaturgie de la performance et du théâtre, hissant et littéralement nettoyant le récit, lui donnant sa marche et son relief, produisant la mise en avant des voix… Le lyrisme, en permanent subverti par les images concrètes de l’écrit, n’en apparaît que mieux.

http://nerval.fr/spip.php?article78

« Je suis resté disponible » (Robert Walser, « Le solitaire »)

Citation

Robert Walser

Le solitaire

(On ne sait s’il est assis ou debout) 

Le solitaire : Quelque part s’étendent des lacs, je vois leur miroitement. Dans les allées de la solitude tranquille, les feuilles chuchotent. Des tableaux, des poèmes, que j’ai vus et lus, revivent dans l’instant. Dans le silence, je joue le grand seigneur. Savoir si, d’aventure, j’aimerais être parmi des gens ? Pourquoi pas ? Mais je trouve que la fréquentation des hommes vous empêche de penser. Les distractions sont importunes. Le charme de la parole se perd aisément dans la parlote. Certes, j’ai bien envie de parler à quelqu’un. Comme on est ingrat ! C’est seulement quand on désire quelque chose qu’on voudrait bien dire merci. Ce qu’on a, on le méprise. Splendide est la liberté intellectuelle du solitaire, ses pensées créent instantanément des formes et des personnages ; pour qui pense, il n’y a pas de distances. Les échelles d’âge sont dépassées. Les frontières morales, c’est lui qui les trace, et il parle avec les vivants et les morts. Ceux qui me manquent, je leur manque aussi ; ils ont appris comme j’avais de l’entrain. Je n’ai peur ni du vacarme ni du silence. Seules les craintes sont à craindre. Au lieu d’aller vingt fois au concert, j’y vais une fois, et ce que j’ai entendu retentit alors puissamment pour moi à travers les vastes salles du souvenir. Le juste poids des mots, la mesure de leur effet, le discoureur les désapprend plutôt que le taciturne. Des ruisseaux au pétillement d’argent glissent en filets ravissants le long de la paroi rocheuse de l’imagination calme. J’apprécie plus la vie imaginaire que la vie réelle. Qui songerait à m’en blâmer ? Jeune, déjà je rêvais volontiers ; j’ai grandi et, en même temps, je suis devenu plus petit. L’existence monte et descend comme une ligne de collines, et demeure significative. Les lieux où l’on tient des discours significatifs ne sont pas ceux où la vie est la plus impressionnante. Les débats restreignent leur objet, absorbent peu à peu les sources. La conversation fatigue. Le solitaire est revigoré par le passé et le présent tout aussi bien. Si je voulais pleurer, comme cela ferait mauvais effet en société ! Ici, je le peux à ma guise. Il a fallu que je vienne ici pour apprendre comme les larmes sont belles, comme il est beau de se dissoudre en sentiment. Où m’est-il permis, ailleurs qu’ici, de déplorer la fierté, de descendre avec l’orgueil, comme le long d’un escalier, vers les bas-fonds du regret, d’être contrit envers mon amie, de me baigner dans d’implorantes humiliations ? Qui dit être aussi faible que le solitaire, et à qui ce courage donne-t-il autant de force ? L’irritation provient toujours de l’obligation  de dissimuler, qui pour moi n’a plus lieu d’être. Laissez-moi donc ainsi ! Certes, je prive de mon savoir, de ma gaieté innée, de mon énergie et de mon art d’arranger et d’aplanir, les gens ligotés de mille manières par leur activité. Mais peut-être que d’autres déjà font suffisamment de bien, celui qui a confiance trouve toujours des excuses. Il faut aussi qu’il y ait quelqu’un qui soit négligent et qui croie joyeusement que cela ne fait pas de mal. Il est tout entouré du murmure de rajeunissements qui n’en finissent pas. Il entend le chant du fleuve originel à travers les heures de silence. S’efforçant de revenir vers moi, il s’amplifie. Il ne fuit pas les hommes. Comme j’aimerais me voir sympathique, comme je souhaiterais être intégré à leur cercle. Pourtant, je crois avoir fait ce que je pouvais pour ne pas me gaspiller. Je suis resté disponible.

Robert Walser, « Le solitaire », in La Rose (1925), trad. B. Lortholary, Gallimard, « L’Imaginaire »

(découvert grâce à Matthieu M. — merci MM)