On a raison de faire ce qu’on fait de penser ce qu’on pense d’être ce qu’on est de continuer dans le même sens

Programme, « IL Y A » (L’Enfer tiède, 2002)

(Arnaud Michniak [avant que ne « sonne le tilt »] – Damien Betous)

et tant qu’on y est : « Une vie »

Live, La Boule noire, 2002 :

1/ 00:15 Demain
2/ 03:18 N’importe quoi pour n’importe qui
3/ 06:00 Boomerang
4/ 10:20 Je sais ou je vais
5/ 16:20 la salle de jeux et la peur
6/ 19:36 Le meilleur moyen pour y rester
7/ 22:56 Entre deux feux
8/ 26:31 Et après ?
9/ 29:20 C’est bien
10/ 30:34 Et la ville disparaît
11/ 43:49 Cette page d’histoire
12/ 50:44 Une vie

Bogue (1/3) :

(NB : vidéo live « Une vie » + original « Entre deux feux » + original « Cette page d’histoire » en commentaires)

Mise à jour 9/12/’13 : suppression des deux vidéos du Journal des visages flous de Michniak, transformé en post autonome ; et modification du titre de ce post en conséquence.

Publicités

Petit vagabond

Kat Onoma, « Petit Vagabond » (William Blake / Rodolphe Burger), Live at la Chapelle (2002) (version originale sur : Rodolphe Burger, Meteor Show, 1998)

(C’était dans la vallée, le « Val d’argent », au creux des Vosges alsaciennes, Sainte Marie-aux-Mines. C’était au tout début de l’automne, un soir après la clarté d’un soleil froid, dans une légère humidité de feuilles, de vallée, du ruisseau en contre-bas. C’était dans une chapelle, la petite église de Saint de Pierre-sur-l’Hâte, en marge du village, nef protestante et chœur catholique, on croit se souvenir que l’orgue ou l’harmonium est celui du lieu. A ce qui se murmurait, il y avait aussi des morts récents dans un cimetière, proche(s) ; il y avait surtout des vivants amassés sur les bancs de la petite chapelle, d’ici, d’ailleurs. Avant l’ensemble électrique, en solitaire, ça commençait comme ça.)

The Little Vagabond

 

Dear Mother, dear Mother, the Church is cold,

But the Ale-house is healthy & pleasant & warm ;

Besides I can tell where I am use’d well,

Such usage in heaven will never do well.

 

But if at the Church they would give us some Ale,

And a pleasant fire, our souls to regale :

We’d sing and we’d pray, all the live-long day,

Nor ever once wish from the Church to stray ;

 

Then the Parson might preach & drink & sing.

And we’d be as happy as birds in the spring :

And modest dame Lurch, who is always at Church,

Would not have bandy children nor fasting nor birch.

 

And God like a father rejoicing to see

His children as pleasant and happy as he :

Would have no more quarrel with the Devil or the Barrel,

But kiss him & give him both drink and apparel.

William Blake
Songs of Experience (1794)

« … une sorte d’autobiographie, sans rien de personnel, sans souvenirs, sans intentions, sans moi… »

Matthieu Mével, J’étais un roi mage (nébuleux)

lisible sur nerval.fr

« Je regardais le monde des illusions (j’étais heureux). Je buvais les idées bizarres de la maladie. »

« … une sorte d’autobiographie, sans rien de personnel, sans souvenirs, sans intentions, sans moi… »

Dans ce texte avec les ombres de Lautréamont ou de Walser, l’originalité de Mathieu Mével c’est aussi comment il importe dans la narration la dramaturgie de la performance et du théâtre, hissant et littéralement nettoyant le récit, lui donnant sa marche et son relief, produisant la mise en avant des voix… Le lyrisme, en permanent subverti par les images concrètes de l’écrit, n’en apparaît que mieux.

http://nerval.fr/spip.php?article78

« Je suis resté disponible » (Robert Walser, « Le solitaire »)

Citation

Robert Walser

Le solitaire

(On ne sait s’il est assis ou debout) 

Le solitaire : Quelque part s’étendent des lacs, je vois leur miroitement. Dans les allées de la solitude tranquille, les feuilles chuchotent. Des tableaux, des poèmes, que j’ai vus et lus, revivent dans l’instant. Dans le silence, je joue le grand seigneur. Savoir si, d’aventure, j’aimerais être parmi des gens ? Pourquoi pas ? Mais je trouve que la fréquentation des hommes vous empêche de penser. Les distractions sont importunes. Le charme de la parole se perd aisément dans la parlote. Certes, j’ai bien envie de parler à quelqu’un. Comme on est ingrat ! C’est seulement quand on désire quelque chose qu’on voudrait bien dire merci. Ce qu’on a, on le méprise. Splendide est la liberté intellectuelle du solitaire, ses pensées créent instantanément des formes et des personnages ; pour qui pense, il n’y a pas de distances. Les échelles d’âge sont dépassées. Les frontières morales, c’est lui qui les trace, et il parle avec les vivants et les morts. Ceux qui me manquent, je leur manque aussi ; ils ont appris comme j’avais de l’entrain. Je n’ai peur ni du vacarme ni du silence. Seules les craintes sont à craindre. Au lieu d’aller vingt fois au concert, j’y vais une fois, et ce que j’ai entendu retentit alors puissamment pour moi à travers les vastes salles du souvenir. Le juste poids des mots, la mesure de leur effet, le discoureur les désapprend plutôt que le taciturne. Des ruisseaux au pétillement d’argent glissent en filets ravissants le long de la paroi rocheuse de l’imagination calme. J’apprécie plus la vie imaginaire que la vie réelle. Qui songerait à m’en blâmer ? Jeune, déjà je rêvais volontiers ; j’ai grandi et, en même temps, je suis devenu plus petit. L’existence monte et descend comme une ligne de collines, et demeure significative. Les lieux où l’on tient des discours significatifs ne sont pas ceux où la vie est la plus impressionnante. Les débats restreignent leur objet, absorbent peu à peu les sources. La conversation fatigue. Le solitaire est revigoré par le passé et le présent tout aussi bien. Si je voulais pleurer, comme cela ferait mauvais effet en société ! Ici, je le peux à ma guise. Il a fallu que je vienne ici pour apprendre comme les larmes sont belles, comme il est beau de se dissoudre en sentiment. Où m’est-il permis, ailleurs qu’ici, de déplorer la fierté, de descendre avec l’orgueil, comme le long d’un escalier, vers les bas-fonds du regret, d’être contrit envers mon amie, de me baigner dans d’implorantes humiliations ? Qui dit être aussi faible que le solitaire, et à qui ce courage donne-t-il autant de force ? L’irritation provient toujours de l’obligation  de dissimuler, qui pour moi n’a plus lieu d’être. Laissez-moi donc ainsi ! Certes, je prive de mon savoir, de ma gaieté innée, de mon énergie et de mon art d’arranger et d’aplanir, les gens ligotés de mille manières par leur activité. Mais peut-être que d’autres déjà font suffisamment de bien, celui qui a confiance trouve toujours des excuses. Il faut aussi qu’il y ait quelqu’un qui soit négligent et qui croie joyeusement que cela ne fait pas de mal. Il est tout entouré du murmure de rajeunissements qui n’en finissent pas. Il entend le chant du fleuve originel à travers les heures de silence. S’efforçant de revenir vers moi, il s’amplifie. Il ne fuit pas les hommes. Comme j’aimerais me voir sympathique, comme je souhaiterais être intégré à leur cercle. Pourtant, je crois avoir fait ce que je pouvais pour ne pas me gaspiller. Je suis resté disponible.

Robert Walser, « Le solitaire », in La Rose (1925), trad. B. Lortholary, Gallimard, « L’Imaginaire »

(découvert grâce à Matthieu M. — merci MM)

Ajax, par exemple

Citation

 » Dans les débits de livres les best-sellers

S’entassent Littérature pour idiots

À qui la télévision ne suffit pas

Ou le cinéma qui rend débile plus lentement

Moi dinosaure mais pas de Spielberg me voici

Réfléchissant à la possibilité

D’écrire une tragédie Sainte noblesse

Dans un hôtel de Berlin capitale irréelle

Par la fenêtre mon regard tombe

Sur l’étoile Mercedes qui tourne

Mélancolique dans le ciel nocturne

Au-dessus de l’or dentaire d’Auschwitz et autres filiales

De la Deutsche Bank sur l’Europacenter

Europe Le taureau est abattu la viande

Pourrit sur la langue pas une vache n’échappe au progrès

Les dieux ne te rendront plus visite

Tout ce qui reste est le dernier Ah ! d’Alcmène

Et la puanteur de la chair brûlée que chaque jour

Le vent sans patrie t’apporte de tes frontières

Et parfois sortant des caves de ta prospérité

La cendre qui chuchote les os en poussière qui chantent

(…)

Après dix ans de guerre Troie était mûre pour le musée

Un objet bon pour l’archéologie

Seule une chienne hurle encore sur la ville

Avec les ossements le vengeur fonda Rome

Coût une femme se brûlant vive à Carthage

La mère des enfants d’Hannibal

Rome allaitée par la louve qui hérita du vainqueur

La Grèce une province dont on tira la culture

Trois mille ans après la naissance

Sanglante de la démocratie par bain filet hache

Ô NUIT MÈRE TÉNÉBREUSE dans la maison des Atrides

Athéna progéniture de la tête manie le forceps

La troisième Rome enceinte du malheur se traîne

Vers Bethléem pour prendre sa nouvelle forme

L’ivresse des vieilles images La fatigue

Dans le dos le murmure interminable

Du programme de télévision AVEC NOUS VOUS ÊTES

AU PREMIER RANG La difficulté

D’imposer le vers contre le staccato

Publicitaire qui invite les voyeurs à sa table

DONNE-NOUS AUJOURD’HUI NOTRE CRIME QUOTIDIEN

Dans ma mémoire fait surface un titre de livre

AU PREMIER RANG Rapport sur des morts en Allemagne

Des communistes tombés dans la guerre contre Hitler

Jeunes comme les incendiaires d’aujourd’hui sachant peu

De choses peut-être comme les incendiaires d’aujourd’hui

Sachant des choses différentes et n’en sachant pas

Tombés pour un rêve qui laisse solitaire

Là où la marchandise tourne en rond avec la marchandise

Leurs noms oubliés et effacés

De la mémoire au nom de la nation

De la nation quoi que ce puisse être ou devenir

Dans l’actuelle mixture de violence et d’oubli

Dans le froid sans rêves de l’espace cosmique

MOI AJAX QUI PERD À FLOTS SON SANG

TORDU SUR SON ÉPÉE SUR LA PLAGE DE TROIE

Dans la neige qui chuchote sur l’écran

Les dieux sont de retour après la fin des programmes

Se consume la nostalgie pour la rime pure

Qui change le monde en désert le jour en rêve

Les rimes sont des jeux d’esprit dans l’espace sans trêve

Les ondes lumineuses n’écument pas sur la grève

La statue de Brecht est un prunier aux feuilles brèves

Et ainsi de suite quoi autant qu’en donne la langue

Ou le dictionnaire de la rime allemande

Le dernier programme est l’invention du silence

MOI AJAX QUI PERD À FLOTS SON  »

 

Heiner Müller, Ajax par exemple (trad. J.-P. Morel, in Poèmes 1949-1995 (« 1989-… ») Christian Bourgois, 1996)

 

 

 

Du 26 au 31 mars (19h), Théâtre des Bouffes du Nord :

Qu’on me donne un ennemi (Ajax, par exemple, Libération de Prométhée, et autres textes de Heiner Müller), orchestré par Matthieu Bauer,

avec André Wilms (lecture),

Matthieu Bauer (batterie), Sylvain Cartigny (guitare), Lazare Boghossian (sample).